{"id":10092,"date":"2012-04-04T22:23:24","date_gmt":"2012-04-04T20:23:24","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lacanquotidien.fr\/blog\/?p=10092"},"modified":"2015-07-27T00:17:35","modified_gmt":"2015-07-26T22:17:35","slug":"un-homme-qui-narrive-pas-a-se-lever-le-matin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/2012\/04\/un-homme-qui-narrive-pas-a-se-lever-le-matin\/","title":{"rendered":"Un homme qui n\u2019arrive pas \u00e0 se lever le matin"},"content":{"rendered":"<h1 style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #ff0000;\"><strong>Un homme qui n\u2019arrive pas \u00e0 se lever le matin<\/strong><\/span><\/h1>\n<h2 style=\"text-align: center;\" align=\"right\"><span style=\"color: #0000ff;\"><strong>Pierre Naveau<\/strong><\/span><\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<!--more--><a href=\"http:\/\/www.lacanquotidien.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2012\/04\/Lacan-Quotidien-n\u00b0191-Pierre-Naveau.pdf\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-9983\" title=\"Te\u0301le\u0301chargement\" src=\"http:\/\/www.lacanquotidien.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2012\/04\/Te\u0301le\u0301chargement1-300x28.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"28\" srcset=\"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2012\/04\/Te\u0301le\u0301chargement1-300x28.jpg 300w, https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2012\/04\/Te\u0301le\u0301chargement1.jpg 425w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Les prochaines Journ\u00e9es de l\u2019\u00c9cole de la Cause freudienne, qui auront lieu les 6 et 7 octobre 2012, auront comme th\u00e8me\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019autisme et la psychanalyse\u00a0\u00bb<\/strong>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Il y a l\u2019autisme tel que l\u2019on en d\u00e9bat actuellement en se r\u00e9f\u00e9rant aux enfants qui ne parlent pas et il y a l\u2019autisme au sens large dont Jacques-Alain Miller a parl\u00e9 dans son cours, en mettant l\u2019accent sur le Un de la jouissance qui se r\u00e9p\u00e8te et sur l\u2019addiction qui en r\u00e9sulte. Il arrive, alors, que cet autisme soit celui dont l\u2019ironie vise \u00e0 exclure l\u2019Autre et, par l\u00e0 m\u00eame, \u00e0 rompre le lien \u00e0 l\u2019Autre. <\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<table cellspacing=\"0\" cellpadding=\"0\" align=\"left\">\n<tbody>\n<tr>\n<td valign=\"top\"><\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>C<\/strong>\u2019est le cas, par exemple, du narrateur du r\u00e9cit de <strong>Georges P\u00e9rec<\/strong> qui a pour titre\u00a0: <strong><em>Un homme qui dort<\/em><\/strong> (Folio, n\u00b0 2197). Le narrateur s\u2019adresse \u00e0 lui-m\u00eame en s\u2019apostrophant, en quelque sorte, au moyen du <em>tu<\/em> \u2013 comme l\u2019a fait <strong>Franz Kafka<\/strong> dans ses <strong><em>M\u00e9ditations sur le p\u00e9ch\u00e9, la souffrance, l\u2019espoir et le vrai chemin<\/em><\/strong>. Georges P\u00e9rec met en exergue de son r\u00e9cit ces quelques lignes de Kafka\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Il n\u2019est pas n\u00e9cessaire que tu sortes de ta maison. Reste \u00e0 ta table et \u00e9coute. N\u2019\u00e9coute m\u00eame pas, attends seulement. N\u2019attends m\u00eame pas, sois absolument silencieux et seul. Le monde viendra s\u2019offrir \u00e0 toi pour que tu le d\u00e9masques, il ne peut faire autrement, extasi\u00e9, il se tordra devant toi.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le jour venu de son examen, le narrateur du r\u00e9cit de Georges P\u00e9rec ne se l\u00e8ve pas. Il ne savait pas qu\u2019il resterait dans son lit. Mais, ce matin-l\u00e0, pr\u00e9cis\u00e9ment, il ne s\u2019est pas lev\u00e9. Son r\u00e9veil a sonn\u00e9, il a ouvert les yeux. Puis, il est rest\u00e9 dans son lit et a referm\u00e9 les yeux. <strong>Peut-on parler d\u2019une d\u00e9cision de l\u2019\u00eatre\u00a0? <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Un autre, un sosie, un double fantomatique et m\u00e9ticuleux fait, peut-\u00eatre, \u00e0 ta place, un \u00e0 un, les actes que tu ne fais plus\u00a0: il se l\u00e8ve, se lave, se rase, se v\u00eat, s\u2019en va.\u00a0\u00bb (p. 19)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lui ne bouge pas. Il ne bougera pas, il ne passera pas son examen\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0De toute fa\u00e7on, tu n\u2019aurais rien dit, car tu ne sais pas grand-chose et tu ne penses rien. Ta place reste vide. Tu ne finiras pas ta licence, tu ne commenceras jamais de dipl\u00f4me. Tu ne feras plus d\u2019\u00e9tudes.\u00a0\u00bb (p. 20) Un homme qui dort est un homme qui passe le plus clair de son temps allong\u00e9 sur son lit\u00a0: \u00ab\u00a0Tu n\u2019as envie de voir personne, ni de parler, ni de penser, ni de sortir, ni de bouger. (\u2026) Tu d\u00e9couvres sans surprise que quelque chose ne va pas, que (\u2026) tu ne sais pas vivre, que tu ne sauras jamais. (\u2026) Quelque chose s\u2019est cass\u00e9. Tu ne te sens plus \u2013 comment dire\u00a0? \u2013 soutenu\u00a0: (\u2026) le sentiment de ton existence (\u2026) se met \u00e0 te faire d\u00e9faut.\u00a0\u00bb (p. 21-22)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le r\u00e9cit de Georges P\u00e9rec est, en fait, une mani\u00e8re de se livrer \u00e0 un inventaire de ce monde qui lui est insupportable. Cet inventaire commence ainsi\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Tu as vingt-cinq ans et vingt-neuf dents, trois chemises et huit chaussettes, quelques livres que tu ne lis plus, quelques disques que tu n\u2019\u00e9coutes plus. Tu n\u2019as pas envie de te souvenir d\u2019autre chose, ni de ta famille, ni de tes \u00e9tudes, ni de tes amours, ni de tes amis, ni de tes vacances, ni de tes projets. (\u2026) Tu es assis et tu ne veux qu\u2019attendre, attendre seulement jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il n\u2019y ait plus rien \u00e0 attendre (\u2026) Tu ne revois pas tes amis. Tu n\u2019ouvres pas ta porte. Tu ne descends pas chercher ton courrier. Tu ne rends pas les livres que tu as emprunt\u00e9s \u00e0 la Biblioth\u00e8que (\u2026) Tu n\u2019\u00e9cris pas \u00e0 tes parents.\u00a0\u00bb (p. 25)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un homme qui dort se voit lui-m\u00eame comme une hu\u00eetre. Il s\u2019en tient \u00e0 la fixit\u00e9 de son inertie. Il est incapable, pourtant, d\u2019affirmer qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un refus. Car, une telle affirmation, il faudrait la soutenir\u00a0! Et il n\u2019en a pas la force. <strong>Peut-\u00eatre est-ce, tout simplement, <em>une d\u00e9mission<\/em>.<\/strong> Il parvient, cependant, \u00e0 quitter Paris et \u00e0 aller voir ses parents. Il reste l\u00e0 plusieurs mois. Mais, \u00e0 ses parents, il ne leur parle qu\u2019\u00e0 peine. Il ne les voit qu\u2019aux heures des repas et mange en silence. Alors qu\u2019il se prom\u00e8ne dans la campagne, il s\u2019aper\u00e7oit qu\u2019il ne conna\u00eet pas le nom des arbres, des fleurs et des plantes. Pour lui, un arbre est un arbre. Il n\u2019y a que cette \u00e9vidence de la chose en soi. (Cela fait penser \u00e0 Antoine Roquentin.) <strong>S\u2019agit-il, alors, de la haine\u00a0? Non, ce n\u2019est pas cela.<\/strong> Il ne d\u00e9teste pas les hommes. <strong>C\u2019est que <em>tout est dit<\/em>. Pourquoi, d\u00e8s lors, faire semblant de vivre\u00a0? En fait, il se retire de la partie qui est en train de se jouer<\/strong>\u00a0: \u00ab\u00a0Ne sais-tu pas d\u00e9j\u00e0 tout ce qui t\u2019arrivera\u00a0?\u00a0\u00bb (p. 44)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De retour \u00e0 Paris, il fait de sa chambre le centre du monde\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ta chambre est la plus belle des \u00eeles d\u00e9sertes, et Paris est un d\u00e9sert que nul n\u2019a jamais travers\u00e9. Tu n\u2019as besoin de rien d\u2019autre que de ce calme, de ce sommeil, que de ce silence, que de cette torpeur. (\u2026) Ne plus rien vouloir. Attendre, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il n\u2019y ait plus rien \u00e0 attendre. Tra\u00eener, dormir. (\u2026) Perdre ton temps. Sortir de tout projet, de toute impatience. \u00catre sans d\u00e9sir, sans d\u00e9pit, sans r\u00e9volte.\u00a0\u00bb (p. 52)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un homme qui dort est un homme qui apprend ainsi \u00e0 ne pas exister en ce monde\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Tu es seul. Tu apprends \u00e0 marcher comme un homme seul, \u00e0 fl\u00e2ner, \u00e0 tra\u00eener, \u00e0 voir sans regarder, \u00e0 regarder sans voir. Tu apprends la transparence, l\u2019immobilit\u00e9, l\u2019inexistence. Tu apprends \u00e0 \u00eatre une ombre et \u00e0 regarder les hommes <em>comme s\u2019ils \u00e9taient des pierres<\/em>.\u00a0\u00bb (p. 55)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette strat\u00e9gie solitaire et muette constitue son seul chemin\u00a0: \u00ab\u00a0Tout t\u2019est \u00e9gal.\u00a0\u00bb (p. 64) \u00ab\u00a0Il n\u2019y a rien \u00e0 dire, sinon\u00a0: Tu lis, tu es v\u00eatu, tu manges, tu dors, tu marches \u2026\u00a0\u00bb (p. 65)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi un homme qui dort en arrive-t-il au d\u00e9tachement\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Au fil des heures, des jours, des semaines, des saisons, tu te d\u00e9prends de tout, tu te d\u00e9taches de tout. Tu d\u00e9couvres, avec presque, parfois, une sorte d\u2019ivresse, que tu es libre, que rien ne te p\u00e8se, ne te pla\u00eet ni ne te d\u00e9pla\u00eet.\u00a0\u00bb (p. 76)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0Il n\u2019existe plus, en fin de compte\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Tu n\u2019existes plus\u00a0: suite des heures, suite des jours, le passage des saisons, l\u2019\u00e9coulement du temps, tu survis, sans gaiet\u00e9 et sans tristesse, sans avenir et sans pass\u00e9, comme \u00e7a, simplement, \u00e9videmment, comme une goutte d\u2019eau qui perle au robinet d\u2019un poste d\u2019eau sur un palier, (\u2026), comme une mouche ou comme une hu\u00eetre, comme une vache, comme un escargot, comme un enfant ou comme un vieillard, comme un rat. \u00bb (p. 77)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le fil du r\u00e9cit de Georges P\u00e9rec, surgit alors cette phrase terrible\u00a0: \u00ab\u00a0Tu n\u2019\u00e9clates jamais de rire.\u00a0\u00bb (p. 86) <strong>Le d\u00e9tachement vire, d\u00e8s lors, \u00e0 l\u2019indiff\u00e9rence<\/strong>\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0L\u2019indiff\u00e9rence n\u2019a ni commencement ni fin\u00a0: c\u2019est un \u00e9tat immuable, un poids, une inertie que rien ne saurait \u00e9branler. (\u2026) L\u2019indiff\u00e9rence dissout le langage, brouille les signes.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Celui que Georges P\u00e9rec appelle \u00ab\u00a0un homme qui dort\u00a0\u00bb finit par avoir l\u2019impression d\u2019\u00eatre fait comme un rat\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Vie sans surprise. Tu es \u00e0 l\u2019abri. Tu dors, tu manges, tu marches, tu continues \u00e0 vivre, comme un rat de laboratoire qu\u2019un chercheur insouciant aurait oubli\u00e9 dans son labyrinthe \u2026\u00a0\u00bb (p. 94)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>C\u2019est un homme sans histoire.<\/strong> Dans ses <em>M\u00e9ditations<\/em>, Kafka affirme que les deux principaux p\u00e9ch\u00e9s capitaux sont l\u2019impatience et la paresse. <strong>Est-ce la paresse qui pousse, d\u00e9sormais, l\u2019homme qui a choisi la solitude vers le silence\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Tu\u00a0 t\u2019es arr\u00eat\u00e9 de parler et seul le silence t\u2019a r\u00e9pondu. (\u2026) Maintenant tu vis dans la terreur du silence. Mais n\u2019es-tu pas le plus silencieux de tous\u00a0?\u00a0\u00bb (p. 113)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>C\u2019est \u00e0 <em>Un homme qui dort<\/em> que j\u2019ai pens\u00e9, lorsqu\u2019\u00e0 l\u2019occasion d\u2019une pr\u00e9sentation de malade dans un h\u00f4pital de jour pour adolescents psychotiques, j\u2019ai rencontr\u00e9 Marc, un jeune homme de 18 ans. <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Marc est un enfant adopt\u00e9. Alors que l\u2019homme, dont parle Georges P\u00e9rec, a d\u00e9cid\u00e9 de ne plus aller \u00e0 l\u2019Universit\u00e9, <strong>Marc, lui, a refus\u00e9 d\u2019aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Il avait peur. Il restait allong\u00e9, toute la journ\u00e9e, sur le canap\u00e9, \u00e0 regarder la t\u00e9l\u00e9vision<\/strong>. Un psychologue a dit \u00e0 ses parents\u00a0: \u00ab\u00a0Faites-le sortir de la maison, pour l\u2019obliger \u00e0 aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole.\u00a0Reprenez-lui la cl\u00e9 de la maison et fermez la porte \u00e0 cl\u00e9, pour qu\u2019il ne puisse pas rentrer dans la maison. \u00bb \u00c0 ce moment-l\u00e0, ses parents pensaient, en effet, qu\u2019il se moquait d\u2019eux, qu\u2019il ne voulait pas aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole parce qu\u2019il \u00e9tait un fain\u00e9ant. Sa m\u00e8re, qui est professeur dans un coll\u00e8ge, lui reprochait <em>sa paresse<\/em>. Marc n\u2019arrive pas \u00e0 se lever le matin. <strong>Qu\u2019est-ce qui l\u2019emp\u00eache de se lever\u00a0?<\/strong> Marc ne le sait pas. La seule chose qu\u2019il puisse dire, c\u2019est qu\u2019il refuse d\u2019\u00eatre \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. Il ne peut admettre qu\u2019il est malade. Pourtant, \u00e0 la maison, comme il le reconna\u00eet lui-m\u00eame, l\u2019affaire a pris des proportions \u00e9normes. Quand, le matin, il ne se l\u00e8ve pas, il se fait traiter de tous les noms par son p\u00e8re. \u00ab\u00a0Tu n\u2019es qu\u2019un bon \u00e0 rien\u00a0\u00bb, lui dit son p\u00e8re. Celui-ci est hors de lui. Il va jusqu\u2019\u00e0 l\u2019insulter. Il ne comprend pas pourquoi Marc ne se l\u00e8ve pas. Ne pas se lever veut dire, pour son p\u00e8re, vouloir ne rien faire. Plus Marc s\u2019enfonce dans l\u2019ab\u00eeme de son sympt\u00f4me, plus il est terroris\u00e9 par son p\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Marc est passionn\u00e9 par l\u2019informatique. Il r\u00eave d\u2019avoir un nouvel ordinateur. Lequel\u00a0?, lui ai-je demand\u00e9. Un Mac Book Pro, m\u2019a-t-il r\u00e9pondu fi\u00e8rement. Mais ses parents n\u2019ont pas les moyens de le lui acheter. Un soir, son p\u00e8re lui a fait une mauvaise blague. Il est revenu de son travail avec la bo\u00eete d\u2019un Mac Book Pro. Soudain heureux, Marc s\u2019est pr\u00e9cipit\u00e9 pour ouvrir la bo\u00eete. Elle \u00e9tait vide. Cela ne l\u2019a pas fait rire. Il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9\u00e7u. C\u2019\u00e9tait cruel, en effet, de la part de son p\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Marc ne comprend pas pourquoi il est \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. Il ne sait pas de quelle maladie il souffre. Personne ne lui a dit le nom de cette maladie. Marc a alors dit\u00a0: \u00ab\u00a0Je n\u2019accepte pas le fait d\u2019\u00eatre malade.\u00a0\u00bb C\u2019est sur ces entrefaites que j\u2019ai fait remarquer \u00e0 Marc que c\u2019est lui qui a la r\u00e9ponse \u00e0 la question qu\u2019il se pose. Je lui ai dit\u00a0: \u00ab\u00a0<strong>Vous \u00eates un homme qui n\u2019arrive pas \u00e0 se lever le matin. C\u2019est le nom de votre maladie.\u00a0<\/strong>\u00bb Marc a alors r\u00e9torqu\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Si je dis \u00e0 mes parents que le nom de ma maladie, c\u2019est <em>l\u2019homme qui n\u2019arrive pas \u00e0 se lever le matin<\/em>, ils vont me regarder de travers.\u00a0\u00bb Cette r\u00e9plique bien ajust\u00e9e a fait rire l\u2019assistance. \u00ab\u00a0Eh bien, ai-je ajout\u00e9, vous renverrez vos parents au r\u00e9cit de Georges P\u00e9rec\u00a0: <em>Un homme qui dort<\/em>. Vous, vous n\u2019\u00eates pas un homme qui dort, vous \u00eates un homme qui n\u2019arrive pas \u00e0 se lever le matin.\u00a0\u00bb En fait, il y a un trait commun entre Marc et le h\u00e9ros sans nom du r\u00e9cit de Georges P\u00e9rec. Il y a, chez eux, ce m\u00eame refus, ignor\u00e9 d\u2019eux-m\u00eames, qui provoque un retrait hors du monde. Il s\u2019agit, pour l\u2019un comme pour l\u2019autre, de ne pas prendre part \u00e0 la partie qui est en train de se jouer et de se soustraire, ainsi, \u00e0 la lutte pour la vie. C\u2019est ce qui fait leur malheur.<strong> De quoi est-il question, en fait\u00a0? D\u2019une peur\u00a0? D\u2019un refus de participer\u00a0? D\u2019une r\u00e9bellion\u00a0? D\u2019une fa\u00e7on de faire gr\u00e8ve\u00a0? Ou faut-il aller jusque l\u00e0\u00a0: d\u2019un refus de la vie\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>En tout cas, Georges P\u00e9rec montre clairement o\u00f9 m\u00e8ne un tel retrait \u2013 \u00e0 la perte de la parole\u00a0<\/strong>:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Tu t\u2019es arr\u00eat\u00e9 de parler et seul le silence t\u2019a r\u00e9pondu. Mais ces mots, ces milliers, ces millions de mots qui se sont arr\u00eat\u00e9s dans ta gorge, les mots sans suite, les cris de joie, les mots d\u2019amour, les rires idiots, quand donc les retrouveras-tu\u00a0?\u00a0\u00bb (p. 113)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ne pas se lever, en soi, cela ne veut rien dire. C\u2019est le signe d\u2019une impossibilit\u00e9 \u00e0 se faire entendre, \u00e0 faire entendre sa voix. Ainsi Marc a-t-il renonc\u00e9 \u00e0 parler, \u00e0 ouvrir la bouche pour dire son chagrin et son d\u00e9sespoir. Il n\u2019arrive pas \u00e0 se lever le matin, parce qu\u2019il lui est impossible de dire, de toute fa\u00e7on, ce qui lui arrive.<strong><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un homme qui n\u2019arrive pas \u00e0 se lever le matin Pierre Naveau <\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n","protected":false},"author":9,"featured_media":8001,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[15,14],"tags":[412,2167,2168],"class_list":["post-10092","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-clinique","category-debatsdesautistes","tag-autisme","tag-georges-perec","tag-kafka"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10092","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/9"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10092"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10092\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":15622,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10092\/revisions\/15622"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media\/8001"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10092"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=10092"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=10092"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}