{"id":1442,"date":"2011-09-29T19:43:21","date_gmt":"2011-09-29T17:43:21","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lacanquotidien.fr\/blogx16y\/?p=1442"},"modified":"2011-09-29T20:13:33","modified_gmt":"2011-09-29T18:13:33","slug":"anne-sophie-janus-charles-laughton-cultivateur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/2011\/09\/anne-sophie-janus-charles-laughton-cultivateur\/","title":{"rendered":"ANNE-SOPHIE JANUS, Charles Laughton, cultivateur"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Charles Laughton cultivait les fleurs avec d\u00e9votion. Inlassable, il leur consacrait temps, attention et soins. De la campagne anglaise aux collines hollywoodiennes, sans rel\u00e2che, il b\u00eachait, ensemen\u00e7ait, repiquait, tuteurait et taillait. Il s\u2019adonnait au jardinage avec une ferveur que n\u2019\u00e9galait que sa passion d\u00e9vorante pour la com\u00e9die. Il s\u2019\u00e9tait pris d\u2019une tendre affection pour ses massifs de fuchsias chamarr\u00e9s, \u00e0 fleurs pourpres et blanches, s\u2019enorgueillissait de la robustesse de ses rosiers\u00a0et honorait ses belles-de-nuit d\u2019un t\u00eate-\u00e0-t\u00eate quotidien. \u00c0 ses c\u00f4t\u00e9s, <!--more-->ses h\u00f4tes se laissaient volontiers ravir par le spectacle qu\u2019offrait l\u2019harmonieuse ordonnance des plates-bandes fleuries, bosquets verdoyants et all\u00e9es gravillonn\u00e9es de son jardin. Rien, pas m\u00eame l\u2019\u00e9chec d\u2019un film ou une pi\u00e8tre performance th\u00e9\u00e2trale, ne le d\u00e9sesp\u00e9ra tant que le glissement de terrain qui fit sombrer une parcelle de ce jardin ch\u00e9ri dans le Pacifique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le temps que Charles ne consacrait pas \u00e0 l\u2019horticulture \u00e9tait employ\u00e9 \u00e0 cultiver son art. Son go\u00fbt pour la com\u00e9die avait germ\u00e9 dans sa ville natale, Scarborough, une petite station baln\u00e9aire anglaise. Il fut \u00e9lev\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00f4tel Victoria, modeste pension bourgeoise conduite avec fermet\u00e9 par sa m\u00e8re, Eliza Laughton. C\u2019est au c\u0153ur d\u2019un joyeux tumulte de femmes de chambre, de gar\u00e7ons d\u2019\u00e9tage, de r\u00e9ceptionnistes et de liftiers qu\u2019il grandit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il \u00e9prouvait en silence de l\u2019admiration m\u00eal\u00e9e de crainte pour sa m\u00e8re qui r\u00e9gnait en despote sur l\u2019entreprise familiale. Ambitieuse de se distinguer, Mme Laughton se porta acqu\u00e9reur du Pavilion Hotel dont elle fit un \u00e9tablissement de grand standing. Une fois par an, elle se rendait \u00e0 Londres renouveler sa toilette et s\u2019appr\u00eater pour la nouvelle saison\u00a0; par\u00e9e de ses plus beaux atours, elle gratifiait alors ses pensionnaires, soir apr\u00e8s soir, d\u2019une th\u00e9\u00e2trale apparition du haut de l\u2019escalier principal. Rien ne lui aurait fait contrevenir \u00e0 ce pr\u00e9cieux rituel dont le spectacle quotidien devait impressionner durablement le petit Charles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le beau monde attirait Mme Laughton. Avaient \u00e9t\u00e9 notablement exclus de cette noble soci\u00e9t\u00e9 les gens de th\u00e9\u00e2tre, qu\u2019elle avait irr\u00e9vocablement condamn\u00e9s comme anath\u00e8mes. Longtemps, Charles se souviendra d\u2019une \u00e9l\u00e9gante aper\u00e7ue au d\u00e9tour d\u2019une promenade, v\u00eatue d\u2019\u00e9toffes chatoyantes aux larges motifs floraux. Piqu\u00e9, il questionna sa m\u00e8re\u00a0: \u00ab\u00a0Mother, who is that lovely lady\u00a0?\u00a0\u00bb. La r\u00e9ponse cingla pleine de m\u00e9pris\u00a0: \u00ab\u00a0Hush dear\u00a0! <em>That\u2019s a theatrical<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Mark my words, you\u2019ll finish up on the stage\u00a0\u00bb, \u00e9tait la remontrance favorite de la m\u00e8re de Charles. Les admonestations maternelles faillirent toutefois \u00e0 d\u00e9raciner un attrait grandissant pour le monde du spectacle. Interdit de sortie th\u00e9\u00e2trale, l\u2019enfant allait irriguer sa passion naissante sur les plages de Scarborough o\u00f9 se produisaient parfois des troupes de clowns ambulantes. Souvent il les suivait de loin, le long du rivage. \u00c0 l\u2019insu de ses proches, un authentique don pour la com\u00e9die se mit \u00e0 bourgeonner en lui. Dans le plus grand secret, il s\u2019enfermait tous les jeudi apr\u00e8s-midi dans la lingerie de l\u2019h\u00f4tel pour y d\u00e9clamer des vers \u2013 en draps et chiffons de parade, taie d\u2019oreiller sur la t\u00eate \u2013 \u00e0 une petite blanchisseuse ensorcel\u00e9e. Charles passa ma\u00eetre dans l\u2019art de d\u00e9jouer la vigilance parentale. Il avait pris l\u2019habitude d\u2019assister en catimini aux quelques repr\u00e9sentations th\u00e9\u00e2trales qui se donnaient dans les environs. Il poussa l\u2019audace jusqu\u2019\u00e0 se joindre aux membres d\u2019une troupe de th\u00e9\u00e2tre amateur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vint l\u2019heure de l\u2019\u00e9panouissement. La rupture fut rapidement consomm\u00e9e\u00a0: Charles abandonna les cahiers de comptabilit\u00e9 du Pavilion Hotel \u00e0 son fr\u00e8re et partit \u00e0 Londres cultiver son d\u00e9sir de th\u00e9\u00e2tre \u00e0 la Royal Academy of Dramatical Art. Peu apr\u00e8s, il \u00e9pousa Elsa Lanchester, future <em>Fianc\u00e9e de Frankenstein<\/em>, artiste boh\u00e8me et charmeuse de serpents. Ils s\u2019install\u00e8rent dans l\u2019ancienne maison de Karl Marx. En pleine s\u00e8ve, le talent de Charles Laughton \u00e9clata alors aux yeux du public et de la critique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le circuit th\u00e9\u00e2tral de Londres comme sur les plateaux de cin\u00e9ma d\u2019Hollywood, le brillant acteur qu\u2019\u00e9tait devenu Charles revendiquait un statut, sinon d\u2019artiste, du moins d\u2019amateur, au sens premier du terme. Les professionnels, se plaisait-il \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter, ne valaient gu\u00e8re mieux que de vulgaires prostitu\u00e9s. Aimer son art lui r\u00e9clamait de cultiver des domaines cr\u00e9atifs diff\u00e9rents de celui de l\u2019interpr\u00e9tation propre. Il attisait son inspiration en allant puiser dans les ressources que lui offraient les autres arts.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi de la peinture et de la litt\u00e9rature, dont il faisait ses d\u00e9lices. Son go\u00fbt artistique \u00e9tait r\u00e9put\u00e9 d\u00e9licat, s\u00fbr et intransigeant. Sa collection de tableaux avait \u00e9t\u00e9 assembl\u00e9e avec le soin et la discrimination qui caract\u00e9risaient sa collection de fleurs. La pi\u00e8ce majeure en \u00e9tait un <em>Jugement de P\u00e2ris<\/em> de Renoir, ch\u00e8rement acquise \u00e0 New York. Il se raconte que Charles r\u00e9p\u00e9ta les visites de courtoisie \u00e0 P\u00e2ris et aux Trois Gr\u00e2ces, se rendant quotidiennement \u00e0 la galerie faire sa cour \u00e0 la toile avant d\u2019en finaliser l\u2019achat. Il pouvait passer de longues et d\u00e9lectables heures \u00e0 s\u2019ab\u00eemer dans la contemplation de ses tableaux, allong\u00e9 \u00e0 m\u00eame le sol.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Fin gourmet, il r\u00e9galait ceux de ses proches qui partageaient son app\u00e9tit litt\u00e9raire de lectures impromptues. C\u2019est avec le plus profond s\u00e9rieux qu\u2019il r\u00e9clamait silence et attention de la part de son auditoire, bannissant de ces s\u00e9ances chiens et horloges stridentes. Il se consacrait \u00e0 la lecture jusqu\u2019aux plateaux de tournage. Lorsque le doute le frappait ou que l\u2019inspiration ren\u00e2clait \u00e0 l\u2019investir, il proposait une lecture, le plus souvent d\u2019un passage de la Bible. Il quittait alors le plateau, l\u2019\u00e9quipe \u00e0 sa suite, au grand d\u00e9sarroi des r\u00e9alisateurs et producteurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il eut toujours grand soin, enfin, de cultiver l\u2019ex\u00e9crable r\u00e9putation d\u2019excentrique et de d\u00e9sinvolte \u2013 d\u2019amateur au sens p\u00e9joratif du terme \u2013 dont il jouissait depuis ses d\u00e9buts th\u00e9\u00e2traux. Victime d\u2019une anxi\u00e9t\u00e9 plombante, d\u2019un d\u00e9sespoir inhibant qui le mettaient en proie \u00e0 d\u2019inopportunes pertes de m\u00e9moire, il supporta sans chercher \u00e0 les r\u00e9futer les accusations r\u00e9p\u00e9t\u00e9es de cabotinage. De plus, douloureusement conscient de sa physionomie (il avait coutume d\u2019attirer l\u2019attention de ses interlocuteurs sur sa \u00ab\u00a0face de pudding\u00a0\u00bb), il n\u00e9gligea d\u2019entr\u00e9e de jeu son apparence et son image. Sa mise d\u00e9gingand\u00e9e et sa propret\u00e9 douteuse soulignaient cruellement la disgr\u00e2ce de ses traits et r\u00e9voltaient parfois certains de ses partenaires. Quelques producteurs h\u00e9sit\u00e8rent m\u00eame, en d\u00e9pit de ses nombreux succ\u00e8s, \u00e0 engager ce repoussant personnage. Toutefois si la l\u00e9gendaire Tallulah Bankhead, rebut\u00e9e par son allure grotesque et ses ongles crasseux, refusa de lui serrer la main, ils furent nombreux, ceux qui succomb\u00e8rent \u00e0 son charme, telle Marilyn Monroe qui r\u00e9p\u00e9ta \u00e0 l\u2019envie qu\u2019elle tenait Charles pour \u00eatre l\u2019homme le plus <em>sexy<\/em> qu\u2019elle ait jamais rencontr\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Charles Laughton cultivait les fleurs avec d\u00e9votion. Inlassable, il leur consacrait temps, attention et soins. 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