{"id":1478,"date":"2003-10-30T21:06:51","date_gmt":"2003-10-30T20:06:51","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lacanquotidien.fr\/blogx16y\/?p=1478"},"modified":"2011-10-04T21:25:03","modified_gmt":"2011-10-04T19:25:03","slug":"jacques-alain-miller-de-lutilite-sociale-de-lecoute","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/2003\/10\/jacques-alain-miller-de-lutilite-sociale-de-lecoute\/","title":{"rendered":"JACQUES-ALAIN MILLER, De l&rsquo;utilit\u00e9 sociale de l&rsquo;\u00e9coute"},"content":{"rendered":"<table width=\"1067\" border=\"1\" cellspacing=\"0\" cellpadding=\"0\">\n<tbody>\n<tr>\n<td valign=\"top\" width=\"33\"><\/td>\n<td valign=\"top\" width=\"1029\">\n<p style=\"text-align: justify;\">LA PRATIQUE des psychoth\u00e9rapies est pass\u00e9e voici un demi-si\u00e8cle \u00e0 une \u00e9chelle de masse. Elle a progress\u00e9 sans \u00eatre aucunement organis\u00e9e par l&rsquo;Etat. Elle n&rsquo;a jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent provoqu\u00e9 aucun d\u00e9sastre qui soit de loin comparable \u00e0 celui de la canicule. On a pu constater, lors des Etats g\u00e9n\u00e9raux de la psychiatrie, en juin (Le Monde du 6 juin), qu&rsquo;une demande de psychoth\u00e9rapie se manifeste massivement en France d\u00e8s qu&rsquo;elle en a l&rsquo;occasion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voici que, le 14 octobre, en fin de journ\u00e9e, l&rsquo;Assembl\u00e9e vote \u00e0 l&rsquo;unanimit\u00e9, gauche et droite confondues, un amendement conf\u00e9rant au ministre charg\u00e9 de la sant\u00e9 le pouvoir de fixer par d\u00e9cret les diff\u00e9rentes cat\u00e9gories de psychoth\u00e9rapie et les conditions de l&rsquo;exercice professionnel. En l&rsquo;absence de tout d\u00e9bat public sur la question, il n&rsquo;est pas s\u00fbr que la repr\u00e9sentation nationale ait mesur\u00e9 toutes les cons\u00e9quences de ce texte bref.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bernard Accoyer<!--more--> (vice-pr\u00e9sident du groupe UMP de l&rsquo;Assembl\u00e9e ), le promoteur de cet amendement, dit avoir d\u00e9couvert l&rsquo;an dernier, par hasard, sur l&rsquo;indication d&rsquo;un correspondant, l&rsquo;existence d&rsquo;un inqui\u00e9tant \u00ab vide juridique \u00bb, qui menacerait la s\u00e9curit\u00e9 du public. Il a entrepris de le combler.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous ne disons pas que M. Accoyer a d\u00e9couvert la Lune. N\u00e9anmoins, s&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 ais\u00e9 d&rsquo;introduire dans le domaine des psychoth\u00e9rapies la licentia docendi (la permission d&rsquo;enseigner) et le monopole universitaire, on peut penser que cela aurait \u00e9t\u00e9 chose faite depuis longtemps.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si cela n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 le cas, il faut croire que certains obstacles existaient. Ces obstacles, il convient d&rsquo;abord de les identifier avant de savoir s&rsquo;ils peuvent \u00eatre lev\u00e9s, et \u00e0 quelles conditions, pour autant que cela appara\u00eetrait souhaitable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La nature m\u00eame de l&rsquo;action psychoth\u00e9rapeutique se pr\u00eate mal \u00e0 la collation universitaire des grades.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parmi les psychoth\u00e9rapies, la plupart de celles qui op\u00e8rent par la parole et l&rsquo;\u00e9coute proc\u00e8dent de la psychanalyse (et celle-ci, selon Michel Foucault, de la pratique de la confession). Or, depuis l&rsquo;origine, c&rsquo;est un fait que les conceptions diff\u00e8rent sur les param\u00e8tres du traitement psychanalytique comme sur les facteurs qui concourent \u00e0 son efficacit\u00e9. La nature exacte de l&rsquo; \u00ab inconscient \u00bb est controvers\u00e9e. Freud lui-m\u00eame a plusieurs fois chang\u00e9 de conception. Les courants se sont multipli\u00e9s, et longtemps combattus. On note maintenant une certaine tendance \u00e0 l&rsquo;apaisement, mais aussi \u00e0 la fragmentation. Le d\u00e9veloppement de la discipline s&rsquo;est donc poursuivi depuis un si\u00e8cle hors de l&rsquo;Universit\u00e9, et elle est profond\u00e9ment antipathique \u00e0 l&rsquo;id\u00e9al universitaire traditionnel, ce d&rsquo;autant plus qu&rsquo;il est exig\u00e9 que le praticien soit lui-m\u00eame pass\u00e9 comme patient par une analyse, soumise \u00e0 tous les al\u00e9as d&rsquo;une relation interpersonnelle, confidentielle par nature. L&rsquo;Etat dans sa sagesse s&rsquo;\u00e9tait donc gard\u00e9 de l\u00e9gif\u00e9rer \u00e0 son propos, en d\u00e9pit des tentations qui revenaient p\u00e9riodiquement de \u00ab combler un vide \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu&rsquo;est-ce qui a chang\u00e9 ? D&rsquo;abord, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la psychanalyse proprement dite, pratique rare et exigeante, la demande sociale a fait na\u00eetre nombre d&rsquo;ersatz et de contrefa\u00e7ons ; le public exige maintenant la protection du consommateur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le m\u00eame temps, la m\u00e9decine, \u00e9clair\u00e9e par la science, est sortie d\u00e9cid\u00e9ment de l&#8217;empirisme et a connu des progr\u00e8s sensationnels, qui expliquent que l&rsquo;on songe \u00e0 faire b\u00e9n\u00e9ficier la psychanalyse d&rsquo;approches nouvelles : codification des pratiques, \u00e9valuation chiffr\u00e9e des r\u00e9sultats, \u00e9tablissement de s\u00e9ries statistiques, \u00e9laboration de protocoles, \u00ab conf\u00e9rences de consensus \u00bb, standardisation des \u00ab conduites \u00e0 tenir \u00bb, \u00ab d\u00e9marche transversale \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Loin de nous l&rsquo;id\u00e9e de d\u00e9crier la scientifisation de la m\u00e9decine, qui est un bienfait. Seulement, il se trouve que, \u00e0 notre avis du moins, les m\u00e9thodes qui ont fait merveille en canc\u00e9rologie et en \u00e9pid\u00e9miologie rencontrent des obstacles de structure en psychanalyse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En effet, si surprenant que cela puisse para\u00eetre, en psychanalyse c&rsquo;est ce que dit le sujet de son sympt\u00f4me qui constitue le sympt\u00f4me lui-m\u00eame. Autrement dit, \u00e0 la diff\u00e9rence du sympt\u00f4me m\u00e9dical ou psychiatrique, le sympt\u00f4me au sens analytique n&rsquo;est pas objectif, et ne peut \u00eatre appr\u00e9ci\u00e9 de l&rsquo;ext\u00e9rieur ; l&rsquo;\u00e9valuation m\u00eame de la gu\u00e9rison est elle aussi tributaire du t\u00e9moignage du patient. Nous sommes l\u00e0 \u00e0 mille lieues de la pratique m\u00e9dicale contemporaine, qui tend de plus en plus \u00e0 se passer d&rsquo;interroger le patient pour extraire du corps un ensemble de chiffres. Jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence de la psychanalyse, l&rsquo;objectivisme des meilleurs psychiatres les conduisait d&rsquo;ailleurs \u00e0 tenir les femmes hyst\u00e9riques pour des simulatrices, et leurs maladies pour imaginaires.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si le nom de Freud est rest\u00e9 dans toutes les m\u00e9moires, c&rsquo;est qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 le premier \u00e0 d\u00e9passer les id\u00e9aux du scientisme qui l&rsquo;avait form\u00e9, et \u00e0 reconna\u00eetre, dans des termes sinon scientifiques, du moins compatibles avec la science, le r\u00e9el singulier et invisible qui \u00e9tait pr\u00e9sent dans la souffrance de l&rsquo;hyst\u00e9rique. Quand le docteur Accoyer exerce sa pratique d&rsquo;ORL, le bouchon de c\u00e9rumen est l\u00e0, qui obstrue le conduit auditif, il l&rsquo;amollit, il l&rsquo;extrait. Dans les troubles n\u00e9vrotiques, le regard m\u00e9dical ne voit rien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les traitements de pure suggestion, o\u00f9 op\u00e8re le seul ascendant de la \u00ab forte personnalit\u00e9 \u00bb et qui ne sont pas scientifiques du tout, n&rsquo;en sont pas pour autant sans efficacit\u00e9 aucune. Sinon, on ne comprendrait pas pourquoi les haruspices, les astrologues, les Raspoutine ont de tout temps hant\u00e9 les couloirs du pouvoir. De mauvais esprits soutiennent m\u00eame que le charisme de l&rsquo;homme politique, voire du leader religieux, serait du m\u00eame ordre que celui de ces charlatans.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le traitement psychanalytique au contraire, l&rsquo;analyste tente de d\u00e9falquer le facteur de sa personnalit\u00e9 : il amenuise les marques de sa pr\u00e9sence, tend \u00e0 l&rsquo;impersonnalit\u00e9, se fait invisible, use rarement de la parole. Selon les \u00e9coles, il doit, pour atteindre \u00e0 la position id\u00e9ale, penser toujours \u00e0 ses propres pens\u00e9es, ou n&rsquo;y penser jamais. Toujours est-il que l&rsquo;on s&rsquo;accorde tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 dire qu&rsquo;il demeure un r\u00e9sidu de ce facteur personnel, et que ce r\u00e9sidu est irr\u00e9ductible. De m\u00eame, aussi longue et exigeante soit-elle, une analyse dite didactique, celle qui vise \u00e0 pr\u00e9parer un sujet \u00e0 exercer la psychanalyse, ne parvient jamais \u00e0 annuler ce reste. Le sujet scientifique peut pr\u00e9tendre \u00e0 l&rsquo;impersonnalit\u00e9, le sujet analytique ne le peut pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;\u00e9valuation de ce facteur &#8211; appelons-le le facteur petit a &#8211; est tr\u00e8s difficile. On n&rsquo;arrive pas \u00e0 le chiffrer, pas plus que l&rsquo;on ne peut \u00ab computer \u00bb la libido freudienne. Il correspond plut\u00f4t \u00e0 ce que les comptables de l&rsquo;administration militaire appellent une sortie d&rsquo;\u00e9criture : un cas qui sort du cadre. Si Freud a tant \u00e9crit, et constamment renouvel\u00e9 ses approches, on pourrait dire que c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu&rsquo;il voulait d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment capturer ce petit a dans le discours scientifique, et en faire un objet comme les autres. Puis Lacan vint, qui dut conclure qu&rsquo;il y avait dans le monde un type d&rsquo;objet qui n&rsquo;avait pas \u00e9t\u00e9 rep\u00e9r\u00e9 jusqu&rsquo;alors (au moins en Occident) : il l&rsquo;appela l&rsquo;objet petit a.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Du c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;analyste, cet objet est le ressort de l&rsquo;acte analytique ; du c\u00f4t\u00e9 du patient, c&rsquo;est le r\u00e9sultat de l&rsquo;op\u00e9ration. Son \u00e9valuation requiert des proc\u00e9dures singuli\u00e8res et \u00e9videmment confidentielles. C&rsquo;est pourquoi la formation des psychanalystes a \u00e9t\u00e9 traditionnellement assur\u00e9e depuis Freud en dehors de l&rsquo;Universit\u00e9, dans des associations, qui garantissent la formation et la pratique de leurs membres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La plupart de ceux-ci travaillent, ou ont travaill\u00e9 durant de longues ann\u00e9es, dans les institutions publiques ; la tr\u00e8s grande majorit\u00e9 a des dipl\u00f4mes universitaires de psychiatre ou de psychologue ; d&rsquo;autres formations universitaires sont \u00e9galement accueillies ; mais ces formations pr\u00e9alables ne se confondent nullement avec la formation psychanalytique, qui est sp\u00e9cifique. Les associations ont chacune leurs protocoles d&rsquo;\u00e9valuation et d&rsquo;accr\u00e9ditation, sans cesse contr\u00f4l\u00e9es par des pairs \u00e0 travers de multiples conf\u00e9rences nationales et internationales.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui a choqu\u00e9 dans l&rsquo;\u00e9pisode pr\u00e9sent, qui devra \u00eatre rapidement surmont\u00e9, c&rsquo;est la trop grande discr\u00e9tion et la pr\u00e9cipitation qui ont marqu\u00e9 l&rsquo;\u00e9laboration et le vote de ce malheureux amendement, et surtout le vocabulaire de l&rsquo;urgence et de la menace qui a \u00e9t\u00e9 employ\u00e9. Ce style d&rsquo;intimidation n&rsquo;\u00e9tait pas digne de la repr\u00e9sentation nationale, et il n&rsquo;\u00e9tait pas appropri\u00e9 \u00e0 une mati\u00e8re qui demande \u00e0 \u00eatre trait\u00e9e avec tact et discernement, avec tout le respect que m\u00e9rite la douleur psychique, m\u00eame si elle n&rsquo;appara\u00eet pas sur les images de l&rsquo;IRM, avec le respect aussi de ces psychoth\u00e9rapeutes ind\u00e9pendants, sans dipl\u00f4mes parfois, qui g\u00e8rent honn\u00eatement un petit charisme personnel, offrant une \u00e9coute attentive et modeste \u00e0 la mis\u00e8re du monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a \u00e9videmment dans ce domaine des op\u00e9rateurs tr\u00e8s nocifs, qui abusent de la cr\u00e9dulit\u00e9 publique, diffusent des sornettes, prodiguent inconsid\u00e9r\u00e9ment des promesses de bonheur. Il y a aussi les sectes, dont M. Accoyer se pr\u00e9occupe l\u00e9gitimement, sans oublier les industriels du \u00ab psy-business \u00bb, qui accumulent des fortunes &#8211; mais on peut craindre que ceux-l\u00e0 ne soient des intouchables.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non, \u00ab les 30 000 psychoth\u00e9rapeutes exer\u00e7ant en France \u00bb, comme on dit maintenant, ne sont absolument pas, en tant que tels, une menace. Tout au contraire, ils assurent une fonction sociale \u00e9minente, bien que non r\u00e9glement\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Crevez par d\u00e9cret le cocon d&rsquo;\u00e9coute qui enveloppe la soci\u00e9t\u00e9, le coussin compassionnel sur lequel elle est assise, crevez le tympan de toutes ces oreilles, \u00e9radiquez la psychanalyse, faites la vie impossible aux psychoth\u00e9rapeutes, ouvrez libre carri\u00e8re au ma\u00eetre moderne s&rsquo;avan\u00e7ant dans le fracas de ses protocoles et de ses accr\u00e9ditations, tout bard\u00e9 de carottes et de b\u00e2tons, et vous verrez comme par miracle repara\u00eetre des pathologies disparues, telles les grandes \u00e9pid\u00e9mies hyst\u00e9riques, vous verrez cro\u00eetre et multiplier les sectes et les sorciers, qui s&rsquo;enfonceront dans les profondeurs de la soci\u00e9t\u00e9 et \u00e9chapperont d&rsquo;autant mieux \u00e0 votre censure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il faut savoir que les pratiques de l&rsquo;\u00e9coute sont vou\u00e9es \u00e0 se r\u00e9pandre dans toute la soci\u00e9t\u00e9. Elles sont d\u00e9sormais pr\u00e9sentes dans l&rsquo;entreprise comme \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, et chacun peut constater qu&rsquo;elles inspirent le style m\u00eame du discours politique contemporain. L&rsquo;\u00e9coute est devenue un facteur de la politique et un enjeu de civilisation. S&rsquo;il faut donc en venir maintenant \u00e0 encadrer ce secteur en croissance acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e, ce doit \u00eatre fait en toute connaissance de cause, avec l&rsquo;accord des acteurs s\u00e9rieux, dans la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 et en anticipant les contre-effets.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une r\u00e9glementation doit-elle passer par la cr\u00e9ation d&rsquo;un \u00ab acte psychoth\u00e9rapeutique \u00bb qui pour l&rsquo;heure n&rsquo;existe pas ? S&rsquo;il \u00e9tait cr\u00e9\u00e9, ce serait un acte commun aux m\u00e9decins et \u00e0 des non-m\u00e9decins, donc consid\u00e9r\u00e9 comme d\u00e9qualifi\u00e9 au regard de la prescription m\u00e9dicale ; il devrait \u00eatre rembours\u00e9, grevant d&rsquo;autant le budget de la S\u00e9curit\u00e9 sociale, et subissant les in\u00e9vitables restrictions qui s&rsquo;annoncent. On sait, par l&rsquo;exemple de la Suisse et des pays scandinaves, l&rsquo;usage qui peut \u00eatre fait de l&rsquo;appel \u00e0 la \u00ab bonne pratique \u00bb pour justifier toutes sortes de restrictions d&rsquo;acc\u00e8s aux psychoth\u00e9rapies. On sait aussi combien le diagnostic peut \u00eatre incertain en cette mati\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En tout \u00e9tat de cause, il serait exorbitant d&rsquo;inclure dans ce cadre la psychanalyse, comme le propose le docteur Cl\u00e9ry-Melin dans le rapport qu&rsquo;il a remis d\u00e9but octobre au ministre charg\u00e9 de la sant\u00e9. Cela ne pr\u00e9sagerait rien d&rsquo;autre que la r\u00e9gression profonde de la discipline, son ravalement, suivi de son d\u00e9p\u00e9rissement. On a vu cela se faire dans bien des pays, notamment les Etats-Unis d&rsquo;Am\u00e9rique. Est-ce cette \u00ab exception fran\u00e7aise \u00bb que l&rsquo;on d\u00e9teste et que l&rsquo;on veut faire dispara\u00eetre ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Imaginons que la fronti\u00e8re aujourd&rsquo;hui poreuse entre l&rsquo;acte th\u00e9rapeutique et l&rsquo;activit\u00e9 dite de \u00ab counselling \u00bb se durcisse. Les psychanalystes se verraient \u00e0 terme forc\u00e9s de s&rsquo;inscrire de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0. Des r\u00e9seaux se construiraient &#8211; analyste-conseil, g\u00e9n\u00e9raliste prescripteur occasionnel, clinique priv\u00e9e &#8211; \u00e9vitant le passage par le \u00ab psychiatre coordinateur r\u00e9gional \u00bb, v\u00e9ritable pr\u00e9fet de la sant\u00e9 mentale, pr\u00e9vu par le docteur Cl\u00e9ry-Melin. On aboutirait tr\u00e8s vite \u00e0 une stratification de la distribution des soins. Ce qui jusqu&rsquo;ici \u00e9tait accessible au public, avec parfois quelques erreurs d&rsquo;attribution (certains schizophr\u00e8nes trait\u00e9s par des s\u00e9ances quotidiennes de psychoth\u00e9rapie, comptabilis\u00e9es sur les feuilles de soins rembours\u00e9s), serait d\u00e9sormais hi\u00e9rarchis\u00e9 ; l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 des classes sociales devant le soin s&rsquo;accentuerait encore ; la psychanalyse serait alors r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 la classe moyenne ais\u00e9e (upper middle class).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand la sant\u00e9 publique est en jeu, et dans le domaine si d\u00e9licat de la sant\u00e9 mentale, il \u00e9tait fort imprudent de l\u00e9gif\u00e9rer sans avoir ouvert le moindre d\u00e9bat public. La conjonction temporelle entre le vote de l&rsquo;amendement Accoyer et le d\u00e9p\u00f4t du rapport Cl\u00e9ry-Melin a encore ajout\u00e9 au p\u00e9nible de l&rsquo;\u00e9pisode, et l&rsquo;a fait qualifier de \u00ab guet-apens \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais il serait vain de s&rsquo;arr\u00eater \u00e0 des proc\u00e8s d&rsquo;intention. Il convient que l&rsquo;amendement Accoyer soit maintenant retir\u00e9. Il aura eu le m\u00e9rite d&rsquo;avoir r\u00e9veill\u00e9 les psychanalystes, et, au-del\u00e0, tous ceux qui ne croient pas que les voies de l&rsquo;avenir de nos soci\u00e9t\u00e9s puissent \u00eatre trac\u00e9es par le calcul clandestin d&rsquo;\u00e9valuateurs \u00e0 pr\u00e9tention universelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comptons que le S\u00e9nat saura laisser au d\u00e9bat public l&rsquo;opportunit\u00e9 de se d\u00e9velopper dans l&rsquo;opinion \u00e9clair\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>par Jacques-Alain Miller<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Pour Point de Vue<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Article paru dans l&rsquo;\u00e9dition du 30.10.03<\/p>\n<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">LA PRATIQUE des psychoth\u00e9rapies est pass\u00e9e voici un demi-si\u00e8cle \u00e0 une \u00e9chelle de masse. Elle a progress\u00e9 sans \u00eatre aucunement organis\u00e9e par l&rsquo;Etat. Elle n&rsquo;a jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent provoqu\u00e9 aucun d\u00e9sastre qui soit de loin comparable \u00e0 celui de la canicule. 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