{"id":1807,"date":"2011-10-01T13:50:49","date_gmt":"2011-10-01T11:50:49","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lacanquotidien.fr\/blog\/2011\/10\/francois-regnault-pli-selon-pli\/"},"modified":"2011-10-08T22:09:23","modified_gmt":"2011-10-08T20:09:23","slug":"francois-regnault-pli-selon-pli","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/2011\/10\/francois-regnault-pli-selon-pli\/","title":{"rendered":"FRAN\u00c7OIS REGNAULT, Pli selon pli"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab J\u2019\u00e9tais seul, l\u2019autre soir, \u00e0 la Salle Pleyel, \/ Ou presque seul \u00bb, dirai-je, en pastichant Alfred de Musset ? (Une soir\u00e9e perdue, titre ironique d&rsquo;un po\u00e8me \u00e9voquant une repr\u00e9sentation de Moli\u00e8re \u00e0 la Com\u00e9die-Fran\u00e7aise). Seul pour \u00e9couter Pli selon pli, de Pierre Boulez, le 27 septembre dernier, dirig\u00e9 par le compositeur ?<!--more--><br \/>\nOh ! non, je n\u2019\u00e9tais pas seul, et la salle \u00e9tait comble, et attentive \u00e0 cette \u0153uvre de plus d\u2019une heure, difficile et complexe, enti\u00e8rement inspir\u00e9e par quelques po\u00e8mes de Mallarm\u00e9. Inspir\u00e9e? Non, command\u00e9e plut\u00f4t selon diff\u00e9rentes formules par les structures m\u00eames de ces po\u00e8mes devenus, d\u2019un point de vue phon\u00e9tique, prosodique et m\u00e9trique, formules alchimiques de la musique, et dont certains vers, selon la phrase, un seul mot, ou les phon\u00e8mes s\u00e9par\u00e9s, sont \u00e9mis, chant\u00e9s par une soprano (Eva-Mari Rogner ce soir-l\u00e0), avec parfois des esp\u00e8ces de vocalises d\u2019une extr\u00eame beaut\u00e9, de telle sorte que la Po\u00e9sie demeure quand m\u00eame \u00ab unique source \u00bb, selon sa d\u00e9finition par le po\u00e8te, bien qu\u2019elle soit aussi livr\u00e9e \u00e0 la musique et au chant, et diss\u00e9min\u00e9e en eux.<br \/>\n\u00ab Portrait de Mallarm\u00e9 \u00bb est le sous-titre de ce chef d\u2019\u0153uvre, compos\u00e9 entre 1957 et 1962, Don, Improvisation I sur Mallarm\u00e9 : \u00ab Le vierge, le vivace et le bel aujourd\u2019hui \u00bb [le sonnet \u00ab le Cygne \u00bb], Improvisation II sur Mallarm\u00e9 : \u00ab Une dentelle s\u2019abolit \u00bb, Improvisation III sur Mallarm\u00e9 : \u00ab A la nue accablante tue \u00bb, Tombeau (R\u00e9visions de Don en 1989 et d\u2019Improvisation III en 1984).<br \/>\nJ\u2019entends Pierre Boulez diriger des \u0153uvres ou les siennes depuis tant d\u2019ann\u00e9es (depuis m\u00eame le temps qu\u2019il dirigeait la musique de sc\u00e8ne de quelques spectacles de Jean-Louis Barrault, et depuis les Concerts du Domaine musical, que fr\u00e9quentait le Docteur Lacan), je l\u2019ai vu travailler chaque ann\u00e9e pendant cinq ans \u00e0 Bayreuth (1976-1980) sur le Ring de Wagner, mis en sc\u00e8ne par Patrice Ch\u00e9reau, et je marque de telles soir\u00e9es d\u2019orchestre d\u2019une pierre blanche, estimant qu\u2019une belle repr\u00e9sentation de th\u00e9\u00e2tre, un ballet comme le XX\u00e8me si\u00e8cle en a tant produits, un concert comme ce Pli selon pli, sont comme toute chose de beaut\u00e9, une \u00ab joy for ever \u00bb. L\u00e0-dessus, c\u2019est Proust qui a raison, contre toute auscultation sociale, et c\u2019est Mallarm\u00e9 qui avait raison, r\u00eavant que de telles \u0153uvres nous approchent de quelque Eden, ou de l\u2019Id\u00e9e.<br \/>\nMon voisin, musicien accompli, me fit part de son sentiment du caract\u00e8re \u00e9minemment oriental de cette composition lente, trou\u00e9e, mais aussi pleine de fulgurations, de d\u00e9flagrations, que de soupirs et de ponctuations au bord du silence, et d\u2019un traitement du temps qu\u2019on ne trouve en effet que l\u00e0-bas, Orient id\u00e9al et r\u00e9el, et qui s\u2019impose ici \u00e0 un immense orchestre, \u00e9trange aussi en cela que parfois toutes les cordes, avec parfois les bois, semblent ne vouloir qu\u2019accompagner des percussions sans nombre.<br \/>\nPierre Boulez, avec des gestes atomistiques et tr\u00e8s diff\u00e9renci\u00e9s, indiquait chacune de ces ponctuations insolites, au point qu\u2019un sourd e\u00fbt presque pu, selon une hypoth\u00e8se \u00e0 la Diderot, reconstituer l\u2019\u0153uvre enti\u00e8re, par l\u2019alphabet de ces mains. On songe \u00e0 un film entier qui ne montrerait que les mains en silence, puis avec la musique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019y a pas d\u2019\u0153uvre aussi mallarm\u00e9enne que ce d\u00e9roulement pli selon pli de notes et de pauses, d\u2019\u00e9clats et de retenues, d\u2019amalgames denses et de sons \u00e9l\u00e9mentaires, au seuil de l\u2019inaudible, que cette \u0153uvre \u00ab musicienne du silence \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Fran\u00e7ois Regnault<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">[3383 car., espaces compris]<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">__________________________________<br \/>\n*Le pr\u00e9pos\u00e9 \u00e0 la critique musicale du \u2018Monde\u2019, un non-dupe de premi\u00e8re comme il s\u2019en fait tant dans la critique actuelle, comme dans la biographie des hommes illustres, et qui n\u2019 \u00ab en rate pas une \u00bb, s\u2019est pr\u00e9cipit\u00e9 pour expliquer le lendemain que la salle s\u2019ennuyait (concert \u00ab soporifique \u00bb), et, d\u00e9non\u00e7ant sans la nommer une personnalit\u00e9 musicale qui avait dormi, laissait entendre \u00e9videmment que l\u2019\u0153uvre n\u2019avait pas un grand int\u00e9r\u00eat (il aime en revanche Le Marteau sans ma\u00eetre, parce que selon lui, c\u2019est un peu comme du Sauguet). J\u2019ai la conviction que \u00ab la salle \u00bb ne s\u2019ennuyait pas, parce que ce que \u00ab la salle \u00bb \u00e9prouve n\u2019est en g\u00e9n\u00e9ral que la projection de ce que vous \u00e9prouvez vous-m\u00eame. \u00ab Le public est insondable \u00bb, dit tr\u00e8s bien Lacan. La l\u00e2chet\u00e9 de ceux qui devraient \u00eatre des \u00ab passeurs \u00bb, mot dont ils raffolent, est elle aussi insondable. En outre, Pierre Boulez \u00e9tant ce soir-l\u00e0 visiblement fragile, et ayant d\u00fb interrompre un instant son pupitre en murmurant qu\u2019il allait chercher ses lunettes en coulisse et qu\u2019il avait mal aux yeux, \u00ab la salle \u00bb retenait son souffle. Car je fais le cr\u00e9dit \u00e0 \u00ab la salle \u00bb de ne pas, \u00e0 la diff\u00e9rence du critique, s\u2019engouffrer aussit\u00f4t dans ce que Gilles Deleuze appela un jour \u00ab l\u2019interpr\u00e9tation la plus moche \u00bb.<br \/>\n\u00ab Pli selon pli \u00bb se trouve dans le Sonnet \u00ab Rem\u00e9moration d\u2019amis belges \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">_____________________________________<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab J\u2019\u00e9tais seul, l\u2019autre soir, \u00e0 la Salle Pleyel, \/ Ou presque seul \u00bb, dirai-je, en pastichant Alfred de Musset ? (Une soir\u00e9e perdue, titre ironique d&rsquo;un po\u00e8me \u00e9voquant une repr\u00e9sentation de Moli\u00e8re \u00e0 la Com\u00e9die-Fran\u00e7aise). 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