{"id":19583,"date":"2021-01-24T22:36:10","date_gmt":"2021-01-24T21:36:10","guid":{"rendered":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/?p=19583"},"modified":"2021-05-19T23:01:05","modified_gmt":"2021-05-19T21:01:05","slug":"lacan-quotidien-n-910","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/2021\/01\/lacan-quotidien-n-910\/","title":{"rendered":"Lacan Quotidien n\u00b0 910 &#8211; Inceste et secrets de famille &#8211; chronique d\u2019H\u00e9l\u00e8ne Bonnaud &#8211; Le consentement au nom de\u00a0La familia grande par Clotilde Leguil &#8211; Exil\u00e9es de l\u2019\u00eatre m\u00e8re\u00a0par Yohann Allouche"},"content":{"rendered":"\n<p><a href=\"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/LQ-910.pdf\">LQ 910<\/a> \u2190Pour consulter le num\u00e9ro, veuillez cliquer sur ce lien<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-large is-resized\"><a href=\"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/LQ-910.pdf\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/Capture-de\u0301cran-2021-01-24-a\u0300-20.39.44-794x1024.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-19587\" width=\"492\" height=\"634\" srcset=\"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/Capture-de\u0301cran-2021-01-24-a\u0300-20.39.44-794x1024.png 794w, https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/Capture-de\u0301cran-2021-01-24-a\u0300-20.39.44-233x300.png 233w, https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/Capture-de\u0301cran-2021-01-24-a\u0300-20.39.44-768x990.png 768w, https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/Capture-de\u0301cran-2021-01-24-a\u0300-20.39.44.png 836w\" sizes=\"auto, (max-width: 492px) 100vw, 492px\" \/><\/a><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>N\u00b0 910 \u2013 Dimanche 24 janvier 2021 \u2013 20 h 38 [GMT + 1] \u2013 lacanquotidien.fr<\/p>\n\n\n\n<p>Silences et secrets<\/p>\n\n\n\n<p>Inceste et secrets de famille Familles, ques@ons cruciales, la chronique d\u2019H\u00e9l\u00e8ne Bonnaud<\/p>\n\n\n\n<p>Le consentement au nom de La familia grande par Clo@lde Leguil<\/p>\n\n\n\n<p>Exil\u00e9es de l\u2019\u00eatre m\u00e8re par Yohann Allouche Inceste et secrets de famille<\/p>\n\n\n\n<p>Familles, questions cruciales, la chronique d\u2019H\u00e9l\u00e8ne Bonnaud<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019inceste est une forme d\u2019attentat sexuel longtemps rest\u00e9e dans le non-dit et l\u2019impunit\u00e9, alors que l\u2019on sait pourtant que les r\u00e9percussions sur le plan psychique en sont immenses. L\u2019inceste est marqu\u00e9 du sceau du silence et de la honte, deux signi\ufb01ants majeurs qui en traduisent l\u2019effet sur celui qui l\u2019a subi. Le silence est, le plus souvent, une condition impos\u00e9e par qui commet ce crime, qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019un p\u00e8re, d\u2019un fr\u00e8re, d\u2019un oncle, etc., ou encore, plus rarement, d\u2019une m\u00e8re, d\u2019une s\u0153ur. \u00c0 l\u2019heure o\u00f9 l\u2019on d\u00e9nonce les affaires de viol, de harc\u00e8lement sexuel, mais aussi moral, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 l\u2019on d\u00e9nonce l\u2019emprise dans le couple et ses violences, les actes de p\u00e9dophilie dans le monde du cin\u00e9ma, du sport ou de la religion, l\u2019inceste a une place particuli\u00e8re en tant qu\u2019il se produit au sein de la famille, entre ses membres. La famille est avant tout garante de la protection de l\u2019enfant, et sp\u00e9ci\ufb01quement de l\u2019interdit de relations sexuelles entre adulte et enfant \u2013 entre l\u2019enfant et ses parents en premier lieu, mais aussi avec d\u2019autres personnes de l\u2019entourage familial.<\/p>\n\n\n\n<p>Le crime d\u2019inceste est aujourd\u2019hui passible de prison, mais la loi qui le signi\ufb01e comme tel n\u2019est pas tr\u00e8s ancienne : elle date de 2016 (1). Cette loi r\u00e9cente a d\u2019ailleurs d\u00fb \u00eatre r\u00e9vis\u00e9e. En effet, le texte du 14 mars 2016 d\u00e9nommait inceste les infractions sexuelles commises par les ascendants, la fratrie ou toute autre personne ayant sur la victime une autorit\u00e9 de droit ou de fait, uniquement sur un mineur, ce qui, deux ans plus tard, le 3 ao\u00fbt 2018, sera \u00e9tendu \u00e0 toute victime, mineure ou non (2). D\u00e9sormais, lorsque les agressions sexuelles sont commises sur un mineur, le juge doit prendre en consid\u00e9ration l\u2019autorit\u00e9 exerc\u00e9e par l\u2019auteur, la diff\u00e9rence d\u2019\u00e2ges entre la victime et l\u2019auteur et son absence de maturit\u00e9 en tant qu\u2019\u00e9l\u00e9ment d\u00e9montrant la contrainte ou la surprise (3). Par ailleurs, le Code p\u00e9nal (4) exige que toute juridiction saisie d\u2019une agression incestueuse sur mineur par un titulaire de l\u2019autorit\u00e9 parentale se prononce sur le retrait total ou partiel de cette autorit\u00e9 \u00e0 l\u2019auteur. L\u2019inceste est donc rest\u00e9 tr\u00e8s longtemps en marge de la loi. Le l\u00e9gislateur a-t-il \u00e9vit\u00e9 cette question par crainte de mettre en danger la famille ? Pourtant la reconnaissance de l\u2019inceste constitue plut\u00f4t une protection \u00e9l\u00e9mentaire de son devenir. Cela doit nous interroger sur la valeur d\u2019id\u00e9alisation de la famille, qui a longtemps pr\u00e9valu comme mod\u00e8le social intouchable, seul garant de la \ufb01liation ; le droit de la famille visait \u00e0 \u00e9tablir un lien symbolique entre les parents et les enfants garantissant la succession des g\u00e9n\u00e9rations, et cela, quel qu\u2019en soit le prix pay\u00e9 concernant les abus et les violences qui s\u2019y commettent.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour la psychanalyse, l\u2019inceste implique la loi, mais aussi les sujets. L\u2019inceste est un n\u0153ud de jouissance entre deux parl\u00eatres. Il met en jeu la perversion de celui qui l\u2019accomplit et ali\u00e8ne l\u2019enfant qui le subit. Il n\u2019est pas facile d\u2019en parler d\u2019une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, chaque situation \u00e9tant \ufb01nalement ce qui permet d\u2019en mesurer les cons\u00e9quences. Il n\u2019y a pas de pour tous, et encore moins dans l\u2019inceste qui ne prend sens, bien souvent, que dans l\u2019apr\u00e8s-coup.<\/p>\n\n\n\n<p>T\u00e9moignages et secrets<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis quelques mois, nous entrons dans le vif d\u2019un sujet qui aujourd\u2019hui s\u2019\u00e9claire autrement, du fait de l\u2019impact des r\u00e9seaux sociaux o\u00f9 la parole s\u2019adresse \u00e0 l\u2019Autre de la vox populi et l\u2019investit comme t\u00e9moin de l\u2019affaire, mais aussi comme juge de ceux qui sont mis en cause ou mis en accusation de viol, d\u2019inceste, de violence. Cette mise en accusation publique prend parfois des airs de justice exp\u00e9ditive et interroge aussi bien les moyens que la \ufb01nalit\u00e9 de ces d\u00e9nonciations. Si l\u2019adresse \u00e0 l\u2019Autre est constante, la parole est toujours appel\u00e9e \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler une v\u00e9rit\u00e9 essentielle pour le sujet.<\/p>\n\n\n\n<p>En effet, \u00ab parler \u00bb prend valeur de t\u00e9moignage n\u00e9cessaire \u00e0 faire cesser l\u2019insupportable du silence. Dans le livre de Vanessa Springora, Le Consentement (5), paru il y a juste un an, cette dimension \u00e9tait au premier plan. La parole, longtemps tue, doit se lib\u00e9rer. Il y a un moment subjectif o\u00f9 la position de tacere, se taire, devient insupportable au sujet. Jacques-Alain Miller, dans son cours Silet, introduit la diff\u00e9rence entre se taire et se faire silencieux : \u00ab quand on dit se taire, il y a toujours l\u2019id\u00e9e qu\u2019on se tait ou qu\u2019on vous fait taire, alors que silet c\u2019est plut\u00f4t l\u2019id\u00e9e de garder le silence \u00bb (6), comme le fait l\u2019analyste. En effet, c\u2019est dans ce registre du tacere \u00e0 la prise de parole que nous pouvons situer le passage \u00e0 l\u2019\u00e9criture comme t\u00e9moignage.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, dans le r\u00e9cent livre de Camille Kouchner, La Familia grande (7), l\u2019\u00e9criture vient r\u00e9v\u00e9ler un attentat sexuel longtemps gard\u00e9 secret, perp\u00e9tr\u00e9 sur son fr\u00e8re jumeau par son beau-p\u00e8re. Pour elle aussi, le silence a fait longtemps sympt\u00f4me, signe d\u2019une violence psychique impos\u00e9e aussi bien par soi-m\u00eame que par celui qui ne veut pas que \u00e7a se sache. Dans ce cas, il semble que le fr\u00e8re ait longtemps pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 ne pas r\u00e9v\u00e9ler la v\u00e9rit\u00e9 pour ne pas faire souffrir sa m\u00e8re. En voulant prot\u00e9ger sa m\u00e8re, il a aussi prot\u00e9g\u00e9 son agresseur. Ainsi, le couple parental a fonctionn\u00e9 dans la jouissance de ne rien vouloir savoir, du c\u00f4t\u00e9 de la m\u00e8re, et dans le d\u00e9ni de l\u2019abus, pour le beau-p\u00e8re. Secret et culpabilit\u00e9 Il y a donc une jouissance \u00e0 se taire qui touche \u00e0 la domination de l\u2019agresseur, mais aussi \u00e0 la parole en tant que le secret en maintient le pacte, tacitement ou pas. Le secret vient sceller la relation du violeur avec l\u2019enfant viol\u00e9, condition toujours teint\u00e9e de culpabilit\u00e9. Qu\u2019il s\u2019agisse alors de d\u00e9noncer le secret qui prot\u00e8ge le violeur, permet de lib\u00e9rer non seulement la parole du secret partag\u00e9, mais aussi de la culpabilit\u00e9 qui y \u00e9tait attach\u00e9e. Secret et culpabilit\u00e9 forment un couple qui ali\u00e8ne le sujet \u00e0 l\u2019Autre jouisseur, lui donnant tout pouvoir et lui permettant de maintenir le lien pervers avec son objet. D\u2019autre part, le secret, dans les cas d\u2019actes violents ou pervers au sein de la famille, soude imaginairement les liens entre les sujets, et grossit le sentiment d\u2019\u00eatre tenus par un pacte de parole symbolique alors qu\u2019il s\u2019agit, au contraire, d\u2019un faux pacte de parole impos\u00e9 par l\u2019agresseur. Le secret apporte alors son lot de d\u00e9pression et de culpabilit\u00e9 car il touche \u00e0 ce que la parole y est, de fait, interdite et cela, sous couvert d\u2019intimit\u00e9 partag\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Sortir de ce silence-l\u00e0, c\u2019est perdre quelque chose de cette jouissance qui promet le semblant d\u2019union, le semblant de famille une. Il faut, en effet, un certain courage. Il faut, non seulement affronter la col\u00e8re de l\u2019agresseur, mais aussi le regard mauvais de tous ceux qui savaient et se taisaient. Il faut faire la diff\u00e9rence entre parler pour soi, et parler pour l\u2019autre, pour celui qui est cause de ce qui s\u2019\u00e9crit.<\/p>\n\n\n\n<p>Le t\u00e9moignage qui met d\u2019accord et l\u2019autre Dans le S\u00e9minaire Les psychoses, Lacan parle du t\u00e9moignage \u00e0 plusieurs reprises. Le t\u00e9moignage est-il communication ? Il r\u00e9pond non. Cependant, dit-il, tout ce qui a valeur de communication est de l\u2019ordre du t\u00e9moignage. Il fait la critique de la communication pointant \u00ab qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un t\u00e9moignage rat\u00e9, soit quelque chose sur quoi tout le monde est d\u2019accord \u00bb (8) et l\u2019illustre par l\u2019id\u00e9al de la transmission de la connaissance. Le t\u00e9moignage fonctionnerait alors comme une communication qui mettrait tout le monde d\u2019accord. Mais il y a une autre valeur donn\u00e9e au t\u00e9moignage, poursuit Lacan : \u00ab ce n\u2019est pas pour rien que \u00e7a s\u2019appelle en latin testis, et qu\u2019on t\u00e9moigne toujours sur ses couilles. Dans tout ce qui est de l\u2019ordre du t\u00e9moignage, il y a toujours engagement du sujet, et, lutte virtuelle \u00e0 quoi l\u2019organisme est toujours latent \u00bb. (9) Le t\u00e9moignage tient au corps, c\u2019est un effet du corps sexuel plus pr\u00e9cis\u00e9ment. En cela, le t\u00e9moignage qui vient dire une v\u00e9rit\u00e9 jusque-l\u00e0 cach\u00e9e est r\u00e9sonnance de ce que le sujet qui parle a un corps, affect\u00e9 par un dire rest\u00e9 longtemps inavouable. Cela n\u2019est pas sans \u00e9voquer la belle formule de Lacan concernant la \ufb01n de l\u2019analyse et le t\u00e9moignage de passe (10) lui-m\u00eame, quand il pr\u00e9cise : \u00ab les pulsions, c\u2019est l\u2019\u00e9cho dans le corps du fait qu\u2019il y a un dire \u00bb (11). Disons que dans tout t\u00e9moignage, il y a quelque chose qui se dit o\u00f9 le corps est latent.<\/p>\n\n\n\n<p>Hors de la famille La v\u00e9rit\u00e9 n\u2019\u00e9clate plus au sein de la famille, mais au grand jour, d\u2019autant plus quand la personne mise en accusation est c\u00e9l\u00e8bre. Ne pouvant porter plainte contre elle \u2014 la prescription ne le permet plus \u2014, le t\u00e9moignage prend ici des formes jusqu\u2019alors in\u00e9dites. Kaput le dicton selon lequel \u201cle linge sale doit se laver en famille\u201d, d\u00e8s lors que s\u2019ouvre un nouvel espace pour dire ce qui, de ladite famille, fait la beaut\u00e9 comme la nuisance, et que vient s\u2019y dire, hors de l\u2019\u00e9touffoir qu\u2019elle impose, la fascination qu\u2019elle rec\u00e8le. La famille, c\u2019\u00e9tait \u00e7a, et plut\u00f4t que de l\u2019extraire de soi, on s\u2019en extrait, soi. \u00c0 l\u2019\u00e9vidence, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la famille, lieu clos qui maintient l\u2019hom\u00e9ostase \u00e0 tout prix, les secrets font fonction de stabilisateurs des liens au nom de l\u2019amour, alors qu\u2019il s\u2019agit avant tout de faute. Celle-ci vient se dire dans le sentiment de culpabilit\u00e9. N\u2019est-ce pas aussi ce qui pousse \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler la v\u00e9rit\u00e9 verrouill\u00e9e par le secret. C\u2019est \u00e0 cause de cette faute innommable qu\u2019il y a lev\u00e9e de ce que le sujet s\u2019autorise \u00e0 dire. Et il peut trouver \u00e0 s\u2019en s\u00e9parer dans le t\u00e9moignage d\u2019\u00e9criture.<\/p>\n\n\n\n<p>Raconter, pourtant, ne l\u00e8ve pas forc\u00e9ment la culpabilit\u00e9. Cela peut la voiler un moment, mais celle-ci fait retour. Elle reviendra l\u00e0 o\u00f9 elle touche au r\u00e9el, qui est \u00ab ce qui revient \u00e0 la m\u00eame place \u00bb (12), mais aussi ce qui n\u2019a pas de loi car \u00ab Le r\u00e9el n\u2019a pas d\u2019ordre \u00bb (13). La culpabilit\u00e9 d\u00e9cuple l\u2019effet-sujet en m\u00eame temps qu\u2019elle voile le hors-sens dont il s\u2019agit dans le fait de t\u00e9moigner d\u2019un inceste. C\u2019est toute la diff\u00e9rence qu\u2019il y a entre Parler de moi pour dire ma v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 tous et Parler de moi pour savoir ce que j\u2019en sais dans ce que j\u2019en dis, ce qui est fondamentalement la position de l\u2019analysant.<\/p>\n\n\n\n<p>Le t\u00e9moignage est alors une extraction qui fait de la v\u00e9rit\u00e9, une r\u00e9ponse autre, autrement menteuse, autrementeuse comme un roman est sans foi ni loi.<\/p>\n\n\n\n<p>1. Une tentative pr\u00e9c\u00e9dente (loi du 8 f\u00e9vrier 2010) a \u00e9t\u00e9 abrog\u00e9e rapidement (17 septembre 2011).<\/p>\n\n\n\n<p>2. Loi n\u00b0 2018-703 du 3 ao\u00fbt 2018 &#8211; l\u2019article 222-31-1 du Code p\u00e9na l est ainsi modi\ufb01\u00e9 : \u00ab Les viols et les agressions sexuelles sont quali\ufb01\u00e9s d\u2019incestueux lorsqu\u2019ils sont commis par : 1\u00b0 Un ascendant ; 2\u00b0 Un fr\u00e8re, une s\u0153ur, un oncle, une tante, un neveu ou une ni\u00e8ce ; 3\u00b0 Le conjoint, le concubin d\u2019une des personnes mentionn\u00e9es aux 1\u00b0 et 2\u00b0 ou le partenaire li\u00e9 par un pacte civil de solidarit\u00e9 avec l\u2019une des personnes mentionn\u00e9es aux m\u00eames 1\u00b0 et 2\u00b0, s\u2019il a sur la victime une autorit\u00e9 de droit ou de fait. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>3. L\u2019article 222-22-1 du Code p\u00e9nal dispose en outre que \u00ab Lorsque les faits sont commis sur la personne d\u2019un mineur de quinze ans, la contrainte morale ou la surprise sont caract\u00e9ris\u00e9es par l\u2019abus de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 de la victime ne disposant pas du discernement n\u00e9cessaire pour ces actes. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>4. Cf. article 222-31-2 du Code p\u00e9na l modi\ufb01\u00e9 par la loi n\u00b0 2016-97 du 14 mars 2016.<\/p>\n\n\n\n<p>5. Springora V., Le Consentement, Grasset, 2020.<\/p>\n\n\n\n<p>6. Miller J.-A., \u00ab L\u2019orientation lacanienne. Silet \u00bb, cours du 23 novembre 1994.<\/p>\n\n\n\n<p>7. Kouchner C., La Familia grande, Seuil, 2021.<\/p>\n\n\n\n<p>8. Lacan J., Le S\u00e9minaire, livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, 1981, p. 49.<\/p>\n\n\n\n<p>9. Ibid., p. 50.<\/p>\n\n\n\n<p>10. \u00c0 l\u2019issue de la proc\u00e9dure de la \u00ab passe \u00bb institu\u00e9e par Lacan, l\u2019Analyste de l\u2019\u00c9cole (AE) est invit\u00e9 \u00e0 t\u00e9moigner de son parcours analytique et de la \ufb01n de son analyse. Chaque \u00ab t\u00e9moignage de passe \u00bb a valeur d\u2019enseignement.<\/p>\n\n\n\n<p>11. Lacan J., Le S\u00e9minaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 17.<\/p>\n\n\n\n<p>12. Lacan J., Le S\u00e9minaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, 1973, p. 49.<\/p>\n\n\n\n<p>13. Lacan J., Le S\u00e9minaire, Livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 138. Le consentement au nom de La familia grande<\/p>\n\n\n\n<p>par Clotilde Leguil<\/p>\n\n\n\n<p>Au nom de quoi le sujet consent-il \u00e0 ce que, pourtant, il ne d\u00e9sirait pas ? Au nom de quoi se laisse-t-on faire, quitte \u00e0 en payer le prix par \u00ab une immense culpabilit\u00e9 d\u2019exister (1) \u00bb ? Le livre de Camille Kouchner La Familia grande, apr\u00e8s celui de Vanessa Springora sur Le Consentement, nous conduit aux racines de l\u2019exp\u00e9rience \u00e9nigmatique du consentement. Car le consentement n\u2019est pas seulement une affaire de sujet libre et \u00e9clair\u00e9. Il touche au plus intime d\u2019un sujet, qui a besoin pour exister de faire con\ufb01ance \u00e0 quelqu\u2019un. En ce sens, celui qui trahit un consentement instrumentalise la con\ufb01ance et la foi en la parole.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ce livre, il est en effet question d\u2019une affaire de consentement, qui nous montre que l\u2019abus peut commencer subrepticement simplement depuis ce qui est entendu, ce qui est su, et qui vient s\u2019immiscer au c\u0153ur de la vie intime d\u2019un \u00eatre, ici d\u2019une adolescente. \u00ab Il entrait dans ma chambre et par sa tendresse et notre intimit\u00e9, par la con\ufb01ance que j\u2019avais pour lui, tout doucement, sans violence, en moi, enracinait le silence (2) \u00bb, \u00e9crit-elle. L\u2019abus, c\u2019est ici l\u2019emprise qui fait taire le sujet sans m\u00eame que celui-ci ne s\u2019en aper\u00e7oive. Ce que Camille Kouchner d\u00e9montre ainsi, c\u2019est que faire con\ufb01ance lorsqu\u2019on a quatorze ans est une condition indispensable pour loger son \u00eatre. Avoir foi dans les paroles d\u2019un \u00e0 qui on s\u2019en remet, c\u2019est croire en l\u2019Autre, mais aussi dans le monde. Comment exister sinon ?<\/p>\n\n\n\n<p>Entre c\u00e9der et consentir<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Ma culpabilit\u00e9 est celle du consentement. Je suis coupable de ne pas avoir emp\u00each\u00e9 mon beau-p\u00e8re, de ne pas avoir compris que l\u2019inceste \u00e9tait interdit \u00bb (3) : Camille Kouchner se sent coupable de son propre consentement. Mais doit-on penser que l\u2019adolescente qui se tait \u2013 comme le lui demande son fr\u00e8re par ces mots : \u00ab si tu parles, je meurs (4) \u00bb \u2013 consent vraiment \u00e0 ce silence ? Est-ce parce qu\u2019elle garde secr\u00e8te la con\ufb01dence que son fr\u00e8re lui a faite \u00e0 elle, et qu\u2019elle ob\u00e9it, sous le coup de l\u2019emprise, \u00e0 ce silence que lui impose son beau-p\u00e8re, qu\u2019elle consent ? Si le consentement peut ouvrir la voie \u00e0 l\u2019abus et plus pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 un \u00ab se laisser abuser \u00bb, en tous les sens du terme, c\u2019est aussi qu\u2019il y a une zone trouble entre \u00ab c\u00e9der \u00bb et \u00ab consentir \u00bb. Je voudrais revenir \u00e0 travers la lecture de ce livre sur l\u2019aphorisme \u00ab c\u00e9der n\u2019est pas consentir \u00bb, pour montrer \u00e0 quel point la fronti\u00e8re entre \u00ab consentir \u00bb et \u00ab c\u00e9der \u00bb est \u00e0 la fois n\u00e9cessaire et en m\u00eame temps pr\u00e9caire.<\/p>\n\n\n\n<p>En un sens, et comme elle le dit, elle a consenti, c\u2019est vrai. Mais elle a consenti sans savoir \u00e0 quoi elle consentait, elle a consenti \u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019a ni compris ni choisi. Son consentement au silence ne se fonde pas tant sur une insondable d\u00e9cision de l\u2019\u00eatre qu\u2019il n\u2019est d\u00e9j\u00e0 l\u2019effet du trauma. Elle a c\u00e9d\u00e9 \u00e0 la situation plus qu\u2019elle n\u2019y a consenti, forc\u00e9e par son beau-p\u00e8re de choisir entre \u00ab perdre le monde qui \u00e9tait le sien \u00bb, celui de la familia grande, ou se taire. Ce r\u00e9cit permet ainsi d\u2019approcher cette fronti\u00e8re entre \u00ab c\u00e9der \u00bb et \u00ab consentir \u00bb, o\u00f9 appara\u00eet que, quelquefois, un sujet ne dispose pas des moyens de dire \u00ab non \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 propos du suicide de Paula, sa grand-m\u00e8re, \u00e9v\u00e9nement tragique qui pr\u00e9c\u00e8de l\u2019abus sexuel par son beau-p\u00e8re sur son fr\u00e8re jumeau, Camille Kouchner \u00e9crit : \u00ab Ce jour-l\u00e0, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 ensevelie par la peur \u00bb (5). D\u00e8s lors vacillent les fondations de son monde suite \u00e0 ce suicide, c\u2019est alors que sa m\u00e8re sombre et n\u2019est plus l\u00e0 pour elle, c\u2019est alors aussi que son beau-p\u00e8re, ador\u00e9 jusque-l\u00e0, abuse de son fr\u00e8re jumeau. L\u2019adolescente de quatorze ans s\u2019est donc tue, m\u00e9dus\u00e9e par l\u2019emprise de cet homme venu se loger \u00e0 la place du p\u00e8re qui lui manque. Elle s\u2019est tue en proie \u00e0 la peur qu\u2019un autre drame surgisse, qu\u2019un suicide se r\u00e9p\u00e8te dans la famille, celui de sa m\u00e8re gravement fragilis\u00e9e par la perte violente de sa propre m\u00e8re. La culpabilit\u00e9 de ne pas avoir su dire \u00ab non \u00bb, la culpabilit\u00e9 d\u2019avoir dit \u00ab oui \u00bb \u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019a pas compris en se taisant, est d\u00e9sormais ce qui la hante, l\u2019hydre qui l\u2019empoisonne, comme elle la nomme.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette plong\u00e9e aux racines du consentement nous montre qu\u2019\u00e0 l\u2019origine de la culpabilit\u00e9 ressentie, suite au traumatisme sexuel et psychique, une exp\u00e9rience du \u00ab se laisser faire \u00bb fait retour pour le sujet sous forme d\u2019\u00e9nigme. Pourquoi se laisse-t-on faire par l\u2019autre ? \u00ab J\u2019avais 14 ans et j\u2019ai laiss\u00e9 faire. J\u2019avais 14 ans et en laissant faire, c\u2019est comme si j\u2019avais fait moi-m\u00eame. J\u2019avais 14 ans, je savais et je n\u2019ai rien dit \u00bb (6). Le sujet abus\u00e9 par l\u2019autre se reproche apr\u00e8s coup d\u2019avoir c\u00e9d\u00e9 \u00e0 une situation qui for\u00e7ait son consentement. Le sentiment de la faute, de sa faute est ici le stigmate de l\u2019exp\u00e9rience du \u00ab se laisser faire \u00bb sous le coup de l\u2019emprise. Mais au nom de quoi \ufb01nalement le sujet se laisse-t-il faire ?<\/p>\n\n\n\n<p>Au nom de\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a toujours un \u00ab au nom de \u00bb, qui fait consentir et fermer les yeux. Il y a toujours un \u00ab au nom de \u00bb qui pousse \u00e0 se laisser faire. Il y a toujours un \u00ab au nom de \u00bb, qui invite \u00e0 la d\u00e9mission de soi-m\u00eame. Mais c\u2019est aussi \u00ab au nom de \u00bb que le sujet peut un jour se r\u00e9veiller et d\u00e9sob\u00e9ir en\ufb01n, s\u2019extraire de la soumission qu\u2019il s\u2019est impos\u00e9e. Si c\u2019est au nom de la familia grande et de l\u2019amour pour sa m\u00e8re que Camille Kouchner a consenti un temps au silence, c\u2019est peut-\u00eatre aussi au nom de ce que signi\ufb01e maintenant pour elle \u00eatre une s\u0153ur, au nom de ce que signi\ufb01e d\u2019\u00eatre devenue m\u00e8re et s\u2019inqui\u00e9ter de sa transmission, que Camille Kouchner parvient \u00e0 d\u00e9sob\u00e9ir. \u00c0 la fa\u00e7on d\u2019Antigone \u2013 qui ne c\u00e8de pas sur son \u00eatre s\u0153ur \u2013, Camille Kouchner d\u00e9voile, trente ans apr\u00e8s, la part cach\u00e9e de la familia grande. Son livre est un acte de courage. Apr\u00e8s Le Consentement de Vanessa Springora, o\u00f9 l\u2019auteur s\u2019affrontait \u00e0 son propre consentement \u00e0 l\u2019abus, La familia grande pose la question de la d\u00e9sob\u00e9issance, dans un milieu dont les ma\u00eetres mots \u00e9taient la libert\u00e9 et \u00ab l\u2019interdit d\u2019interdire \u00bb. C\u2019est aussi la force de ce r\u00e9cit que de r\u00e9v\u00e9ler ce qui peut se nicher derri\u00e8re la revendication de la libert\u00e9 : un d\u00e9cha\u00eenement de jouissance qui abandonne le sujet \u00e0 son angoisse, ne sachant plus o\u00f9 se trouve son d\u00e9sir, ne sachant plus non plus quelle est sa place. C\u2019est cette place qu\u2019elle retrouve en \u00e9crivant en son nom sur cet abus.<\/p>\n\n\n\n<p>La peur reporte l\u2019instant de d\u00e9chirer le voile et pousse le sujet \u00e0 fermer les yeux sur ce qui fait que le monde est quelquefois immonde, comme le disait Lacan. Le prix \u00e0 payer pour l\u2019acc\u00e8s \u00e0 son propre \u00ab Je \u00bb est alors un autre consentement, un consentement \u00e0 dire, un consentement aussi \u00e0 la perte du monde dans lequel on a cru. En\ufb01n, trente ans plus tard, Camille Kouchner parvient \u00e0 se lib\u00e9rer de ce silence et \u00e0 \u00ab empoisonner l\u2019hydre en achevant ce livre \u00bb (7).<\/p>\n\n\n\n<p>1. Kouchner C., La Familia grande, Seuil, 2021, p. 122.<\/p>\n\n\n\n<p>2. Ibid., p. 107.<\/p>\n\n\n\n<p>3. Ibid., p. 126.<\/p>\n\n\n\n<p>4. Ibid., p. 105.<\/p>\n\n\n\n<p>5. Ibid., p. 97.<\/p>\n\n\n\n<p>6. Ibid., p. 204.<\/p>\n\n\n\n<p>7. Ibid. Exil\u00e9es de l\u2019\u00eatre m\u00e8re<\/p>\n\n\n\n<p>par Yohann Allouche<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 propos du dernier livre de David Grossman, La vie joue avec moi * .<\/p>\n\n\n\n<p>Vera, Nina, Guili. Trois pr\u00e9noms, trois femmes, trois g\u00e9n\u00e9rations. Guili incarne au dernier degr\u00e9 la lettre en souffrance (1), dont le sens retranch\u00e9 circule pourtant depuis le choix insoutenable de sa grand-m\u00e8re Vera, d\u2019abandonner sa \ufb01lle de 6 ans et demi, Nina.<\/p>\n\n\n\n<p>Eva Panic-Nahir, dont Vera est inspir\u00e9e, a con\ufb01\u00e9 son histoire \u00e0 David Grossman durant une amiti\u00e9 de vingt ann\u00e9es a\ufb01n qu\u2019un jour il en fasse un livre, son livre. Du r\u00e9cit de cette femme au caract\u00e8re bien tremp\u00e9, immigr\u00e9e yougoslave en Isra\u00ebl, na\u00eet un roman percutant, o\u00f9 l\u2019imagination rel\u00e8ve la \ufb01nesse, dans ce rendez-vous avec un r\u00e9el que permet l\u2019\u00e9criture. L\u2019auteur aborde les questions du deuil, de la transmission, du secret, mais j\u2019ai choisi de d\u00e9plier ici celles du ravage maternel et du d\u00e9sir d\u2019\u00eatre m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Instinct maternel ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 rebours d\u2019un suppos\u00e9 instinct maternel recouvrant \u00ab la fausse \u00e9vidence du lien naturel et de l\u2019universel du d\u00e9sir d\u2019enfant \u00bb (2), ces trois femmes se pr\u00e9sentent comme des exil\u00e9es de l\u2019\u00eatre m\u00e8re. Ce livre t\u00e9moigne des embrouilles et des non-dits entre m\u00e8res et \ufb01lles.<\/p>\n\n\n\n<p>Vera fut arr\u00eat\u00e9e puis intern\u00e9e en Croatie, sous Tito, au camp de l\u2019\u00eele-goulag de Goli Otok. Pour que l\u2019histoire familiale se dise, un dispositif de type cin\u00e9matographique est mis en place, avec l\u2019id\u00e9e que, prononc\u00e9s face cam\u00e9ra, les propos ordinaires \u00ab frappent [chacun] comme s\u2019il les entendait pour la premi\u00e8re fois, et l\u2019histoire qu\u2019il se raconte depuis tant d\u2019ann\u00e9es vole en \u00e9clats \u00bb (3). Guili, la petite-\ufb01lle, est celle qui \ufb01lme ce t\u00e9moignage tout en prenant des notes. Elle se fait \u00ab scripte \u00bb a\ufb01n d\u2019\u00ab assurer la continuit\u00e9 \u00bb. Vera est celle qui raconte son histoire comme elle ne l\u2019a jamais fait, pouss\u00e9e par sa \ufb01lle Nina \u00e0 lever le voile du secret. Quel est ce secret ? Interrog\u00e9e par un agent des services secrets yougoslaves (l\u2019UDBA), suite au suicide de son mari suspect\u00e9 de trahison d\u2019\u00e9tat, Vera est confront\u00e9e \u00e0 un choix \u00e9thique : signer des aveux, ce qui salirait l\u2019honneur de son mari mais lui permettrait de repartir libre avec sa \ufb01lle, ou bien partir au camp et livrer sa \ufb01lle \u00ab \u00e0 la rue \u00bb. La question de l\u2019agent ne la divise pas : \u00ab Tu pr\u00e9f\u00e8res un homme mort \u00e0 une \ufb01llette vivante ? \u00bb (4) Son choix est fait. Elle ne peut trahir cet homme ni ses id\u00e9aux, encore moins avilir leur histoire d\u2019amour. Elle accepte d\u2019en payer le prix : abandonner sa \ufb01lle. L\u00e0, \u00ab la femme \u00e9touffe la m\u00e8re \u00bb (5), pour reprendre l\u2019expression de Philippe De Georges dans M\u00e8res douloureuses.<\/p>\n\n\n\n<p>Vera vient de perdre l\u2019amour de sa vie, celui qui comptait \u00ab plus que [sa] propre vie \u00bb. Vera d\u00e9clare : \u00ab Je suis plus une m\u00e8re, je suis plus une femme, je suis plus un \u00eatre humain. Je suis rien. \u00bb (6) D\u00e8s lors \u2013 Jacques-Alain Miller le dit \u00e0 propos de M\u00e9d\u00e9e \u2013, elle \u00ab n\u2019a plus rien \u00e0 perdre \u00bb (7). Comme \u00e9pingl\u00e9 par Lacan, ce qu\u2019une femme est pr\u00eate \u00e0 faire pour un homme d\u00e9passe le don de soi. L\u2019acte d\u2019\u00ab une vraie femme, dans son enti\u00e8ret\u00e9 de femme \u00bb (8), s\u2019\u00e9tend \u00e0 sacri\ufb01er ce qu\u2019elle a \u00ab de plus pr\u00e9cieux \u00bb. Vera ne peut \u00ab consentir \u00e0 n\u2019\u00eatre que [\u2026] m\u00e8re, d\u00e9chue de la place qu\u2019elle tenait du d\u00e9sir de l\u2019homme qui est le sien \u00bb (9). Sa vie durant, elle chantera l\u2019amour de son homme.<\/p>\n\n\n\n<p>1, 2, 3\u2026 nous sommes des parias La vie joue avec moi est le titre du livre. Comme le formule P. De Georges, d\u2019une part \u00ab la vie de chaque personne [est] un condens\u00e9 anthropologique. Chaque moment crucial est le croisement entre des relations qui s\u2019\u00e9tablissent dans l\u2019instant, l\u2019ici et maintenant, et une cha\u00eene o\u00f9 cheminent tous les mots qui ordonnent notre rapport \u00e0 la vie et au d\u00e9sir \u00bb, et d\u2019autre part \u00ab le choix de chaque sujet multiplie les r\u00e9ponses possibles \u00bb (10).<\/p>\n\n\n\n<p>Le choix implacable de Vera sera lourd de cons\u00e9quences, il inscrit un prix \u00e0 payer qui fait trace dans la relation des m\u00e8res \u00e0 leur \ufb01lle. Suivons le trajet subjectif de chacune. Nina, peu habit\u00e9e par le sentiment de la vie, ne pourra assumer son \u00eatre m\u00e8re et abandonnera \u00e0 son tour sa \ufb01lle Guili en bas \u00e2ge. Sans attaches, en errance, elle n\u2019aura de cesse de partir \u00e0 la recherche d\u2019hommes qui la \u00ab d\u00e9sirent \u00bb (11), qui la \u00ab choisissent \u00bb elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Quant \u00e0 Guili, \u00e0 la troisi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration, elle aurait eu bien besoin, dit-elle, \u00ab d\u2019une m\u00e8re, m\u00eame d\u2019une m\u00e8re cingl\u00e9e, m\u00eame d\u2019une m\u00e8re volage, mais, au moins, d\u2019une femme qui la regarde de temps \u00e0 autre de femme \u00e0 femme, qui \u00e9treigne son corps d\u00e9sempar\u00e9 et qui lui r\u00e9v\u00e8le, ravie, \u00e0 quel point elle est femme \u00bb (12). Lacan souligne \u00ab le fait du ravage qu\u2019est chez la femme, pour la plupart, le rapport \u00e0 sa m\u00e8re, d\u2019o\u00f9 elle semble bien attendre comme femme plus de substance que de son p\u00e8re \u00bb (13). Or c\u2019est probablement moins l\u2019absence que la manifestation d\u2019une jouissance \u00e9nigmatique et illimit\u00e9e chez la femme qu\u2019est sa m\u00e8re, qui plonge Guili dans le ravage. Parviendra-t-elle alors \u00e0 passer d\u2019une identi\ufb01cation de \u00ab paria de l\u2019enfantement \u00bb (14) \u00e0 celle d\u2019une \u00ab m\u00e8re avec des attaches \u00bb (15) ? Une \u00eele de douleur<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u0153uvre de David Grossman est travers\u00e9e par la question du deuil qu\u2019il compare \u00e0 un \u00ab exil \u00bb dans une \u00ab \u00eele de douleur \u00bb (16) que son \u00e9criture est une mani\u00e8re de \u00ab cartographier \u00bb. Ici, il me semble que le deuil prend la forme de l\u2019abandon maternel.<\/p>\n\n\n\n<p>Lors d\u2019une conf\u00e9rence intitul\u00e9e \u00ab Exil et s\u00e9paration \u00bb (17), Fran\u00e7ois Ansermet indiquait une issue \u00e0 l\u2019hil\ufb02osigkeit de l\u2019exil\u00e9(e) : en passer \u00ab paradoxalement par la s\u00e9paration, non pas avec l\u2019autre, mais avec soi-m\u00eame \u00bb. Chacune des protagonistes de La vie joue avec moi aurait alors \u00e0 se d\u00e9partir d\u2019un point de douleur exquise li\u00e9e au secret, lourd fardeau identi\ufb01catoire.<\/p>\n\n\n\n<p>Vera, Nina et Guili regagnent ensemble Goli Otok, cette \u00ab \u00eele de douleur \u00bb o\u00f9 leur vie s\u2019est inlassablement rejou\u00e9e, a\ufb01n de renouer l\u2019espace, le temps, les images et les mots.<\/p>\n\n\n\n<p>Anim\u00e9es par l\u2019espoir de se d\u00e9lester du poids de jouissance mortif\u00e8re de ce pass\u00e9, elles feront un choix d\u2019un autre style. \u00c0 retisser les mailles de la vie, la troisi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration ne perp\u00e9tuera peut-\u00eatre pas l\u2019exil de l\u2019\u00eatre m\u00e8re. Guili devra renoncer \u00e0 la haine \u00e9prouv\u00e9e pour sa m\u00e8re, et se s\u00e9parer d\u2019une identi\ufb01cation \u00e0 la m\u00e8re qui abandonne, a\ufb01n d\u2019acc\u00e9der au d\u00e9sir bien vivant d\u2019\u00eatre m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>* Grossman D., La vie joue avec moi, Paris, Seuil, 2020.<\/p>\n\n\n\n<p>1. Cf. Lacan J., \u00ab Le s\u00e9minaire sur La lettre vol\u00e9e \u00bb, \u00c9crits, Paris, Seuil, 1966, p. 11 .<\/p>\n\n\n\n<p>2. D. Laurent, \u00ab Le d\u00e9sir d\u2019enfant \u00e0 l\u2019heure de la science : incidences cliniques \u00bb, Letterina, Bulletin de l\u2019ACF Normandie, n\u00b063, 06\/2014, p. 28<\/p>\n\n\n\n<p>3. Grossman D., La vie joue avec moi, op. cit., p.109. 4 Ibid., p.257.<\/p>\n\n\n\n<p>5. De Georges P., M\u00e8res douloureuses, Paris, Navarin \/ Le Champ freudien, 2014, p. 98.<\/p>\n\n\n\n<p>6. Grossman D., La vie joue avec moi, op. cit., p.257.<\/p>\n\n\n\n<p>7. Miller J.-A., \u00ab M\u00e9d\u00e9e \u00e0 mi-dire \u00bb, La Cause du d\u00e9sir, n\u00b0 89, 2015, p. 114.<\/p>\n\n\n\n<p>8. Lacan J., \u00ab Jeunesse de Gide ou la lettre et le d\u00e9sir \u00bb, \u00c9crits, Paris, Seuil, 1966, p. 761.<\/p>\n\n\n\n<p>9. Miller J.-A., \u00ab M\u00e9d\u00e9e \u00e0 mi-dire \u00bb, op. cit., p. 114.<\/p>\n\n\n\n<p>10. De Georges P., M\u00e8res douloureuses, op. cit., p. 110.<\/p>\n\n\n\n<p>11. Grossman D., La vie joue avec moi, op. cit., p. 187.<\/p>\n\n\n\n<p>12. Ibid., p. 55.<\/p>\n\n\n\n<p>13. Lacan J., \u00ab L\u2019\u00e9tourdit \u00bb, Autres \u00e9crits, Paris, Seuil, 2001, p. 465.<\/p>\n\n\n\n<p>14. Grossman D., La vie joue avec moi, op. cit., p. 100.<\/p>\n\n\n\n<p>15. Ibid., p.210.<\/p>\n\n\n\n<p>16. Entretien de D. Grossman avec C. Alberti et G. Caroz, \u00ab D\u2019une peur existentielle \u00bb, Lacan Quotidien, n os 552 &amp; 553, 13 &amp; 15 d\u00e9cembre 2015.<\/p>\n\n\n\n<p>17. F. Ansermet F., conf\u00e9rence de \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Gen\u00e8ve sur le th\u00e8me \u00ab Exil et s\u00e9paration \u00bb, 2016, disponible sur Radio Lacan ici. Lacan Quotidien, \u00ab La parrhesia en acte \u00bb, est une production de Navarin \u00e9diteur<\/p>\n\n\n\n<p>1, avenue de l\u2019Observatoire, Paris 6 e \u2013 Si\u00e8ge : 1, rue Huysmans, Paris 6 e \u2013 navarinediteur@gmail.com<\/p>\n\n\n\n<p>Directrice, \u00e9ditrice responsable : Eve Miller-Rose (eve.navarin@gmail.com).<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9ditorialistes : Christiane Alberti, Pierre-Gilles Gu\u00e9guen, Ana\u00eblle Lebovits-Quenehen. Maquettiste : Luc Garcia.<\/p>\n\n\n\n<p>Relectures : Sylvie Goumet, Mich\u00e8le Rivoire, Pascale Simonet, Anne Weinstein. \u00c9lectronicien : Nicolas Rose.<\/p>\n\n\n\n<p>Secr\u00e9tariat : Nathalie Marchaison.<\/p>\n\n\n\n<p>Secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9rale : Carole Dewambrechies-La Sagna.<\/p>\n\n\n\n<p>Comit\u00e9 ex\u00e9cutif : Jacques-Alain Miller, pr\u00e9sident ; Eve Miller-Rose.<\/p>\n\n\n\n<p>pour acceder au site LacanQuotidien.fr CLIQUEZ ICI<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/LQ-910.pdf\">LQ 910<\/a> \u2190Pour consulter le num\u00e9ro, veuillez cliquer sur ce lien<\/p>\n<p> <a href=\"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/LQ-910.pdf\"><\/a> <\/p>\n<p>N\u00b0 910 \u2013 Dimanche 24 janvier 2021 \u2013 20 h 38 [GMT + 1] \u2013 lacanquotidien.fr<\/p>\n<p>Silences et secrets<\/p>\n<p>Inceste et secrets de famille Familles, ques@ons cruciales, la chronique d\u2019H\u00e9l\u00e8ne Bonnaud<\/p>\n<p>Le consentement au nom de La familia grande par [&#8230;]<\/p>\n","protected":false},"author":15,"featured_media":19586,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":true,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[78,272,103,19,27,75,568],"tags":[4273,46,3308,3813,4272,4274,2923],"class_list":["post-19583","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-alire","category-actualites","category-alaune","category-chroniques","category-lq-lacanquotidien","category-pressefrance","category-vientdeparaitre","tag-camille-kouchner","tag-clotilde-leguil","tag-david-grossman","tag-familles-questions-cruciales-la-chronique-dhelene-bonnaud","tag-la-familia-grande-le-livre","tag-la-vie-joue-avec-moi-le-livre","tag-yohann-allouche"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19583","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/15"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=19583"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19583\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":19793,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19583\/revisions\/19793"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media\/19586"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=19583"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=19583"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=19583"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}