{"id":3020,"date":"2011-10-13T11:51:51","date_gmt":"2011-10-13T09:51:51","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lacanquotidien.fr\/blog\/?p=3020"},"modified":"2011-10-20T00:49:02","modified_gmt":"2011-10-19T22:49:02","slug":"la-regle-du-jeu-fouzia-liget-il-n%e2%80%99y-a-pas-d%e2%80%99incompatibilite-entre-psychanalyse-et-islam","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/2011\/10\/la-regle-du-jeu-fouzia-liget-il-n%e2%80%99y-a-pas-d%e2%80%99incompatibilite-entre-psychanalyse-et-islam\/","title":{"rendered":"LA REGLE DU JEU &#8211;  Fouzia Liget : \u00ab\u00a0Il n\u2019y a pas d\u2019incompatibilit\u00e9 entre psychanalyse et Islam\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><!--more-->Le combat pour la lib\u00e9ration de Rafah, premi\u00e8re psychanalyste \u00e0 exercer en Syrie, r\u00e9sonne en moi en tant que femme de culture arabo-musulmane, engag\u00e9e dans une analyse \u2013 engag\u00e9e aussi pour la cause de la psychanalyse.<br \/>\nLa religion, la culture, la tradition \u2013 tout cela ne dit rien de ce que c\u2019est que d\u2019\u00eatre une femme. Elles r\u00e9pondent : \u00eatre une femme, c\u2019est \u00eatre une \u00e9pouse, fid\u00e8le \u00e0 son mari, et une m\u00e8re, d\u00e9vou\u00e9e \u00e0 ses enfants \u2013 soit ce que Freud avait lui-m\u00eame mis en avant, tout en ajoutant que cette r\u00e9ponse restait insatisfaisante. Impasse donc. Si les traditions \u00e9touffent la f\u00e9minit\u00e9, l\u2019\u00e9crasent sous la loi phallique, la femme ne se laisse pas si ais\u00e9ment ranger sous un signifiant. Une femme, une jeune fille rang\u00e9e, \u00e9touffe\u2026 Le prix \u00e0 payer pour se conformer \u00e0 une tradition phallique, c\u2019est de c\u00e9der sur son d\u00e9sir, son d\u00e9sir de femme. Mais c\u2019est aussi par le biais du sympt\u00f4me et de la souffrance qu\u2019il y a chance pour la femme de se lib\u00e9rer du carcan traditionnel, en ayant recours \u00e0 la psychanalyse, afin que puisse \u00e9merger pour elle un \u00ab devenir-femme \u00bb au-del\u00e0 du regard de l\u2019Autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon parcours d\u2019analysante a commenc\u00e9 il y a plusieurs ann\u00e9es, il n\u2019est pas termin\u00e9. L\u2019\u00e9cole fut d\u2019abord le lieu de mon combat pour m\u2019\u00e9manciper. Dans son article du 29 Septembre dans le magazine <em>Le Point<\/em>, Jacques-Alain Miller \u00e9voque la place centrale de l\u2019\u00e9cole dans l\u2019accueil des enfants d\u2019immigr\u00e9s. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 touch\u00e9e par cette remarque, car mes parents sont n\u00e9s au Maroc, et sont arriv\u00e9s en France dans les ann\u00e9es 70. Mon p\u00e8re \u00e9tait ouvrier. L\u2019\u00e9cole n\u2019a pas toujours v\u00e9hicul\u00e9 pour nous un visage rayonnant de la France, elle a souvent gliss\u00e9 vers les pr\u00e9jug\u00e9s et la stigmatisation, tenant un discours causaliste, moralisateur, et aussi intol\u00e9rant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai eu la chance de faire de bonnes rencontres. Mon d\u00e9sir \u00e9tait de faire des \u00e9tudes. Mes lacunes ne m\u2019ont pas emp\u00each\u00e9 de batailler. J\u2019ai tenu t\u00eate face \u00e0 certains profs qui voulaient expliquer mes difficult\u00e9s par l\u2019analphab\u00e9tisme de mes parents. J\u2019ai eu assez de volont\u00e9 pour forcer les choses, et r\u00e9ussir malgr\u00e9 ce discours platement d\u00e9terministe. J\u2019\u00e9tais port\u00e9e par le d\u00e9sir de mon p\u00e8re, qui accordait la plus grande importance \u00e0 l\u2019\u00e9cole, alors que lui-m\u00eame n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 scolaris\u00e9. Il avait une confiance aveugle dans les profs, il nous r\u00e9p\u00e9tait : \u00ab Ecoutez vos professeurs. Si vous ne comprenez pas, demandez-leur de vous expliquer\u2026 \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne partageais pas le regard fataliste de certains jeunes de ma g\u00e9n\u00e9ration, qui disaient \u00ab Quand tu es beur, on ne te donne pas ta chance, tu n\u2019as pas de travail \u00bb. Je suis entr\u00e9e en analyse \u00e0 l\u2019obtention de mon titre de psychologue, pouss\u00e9e, et m\u00eame contrainte par une urgence subjective. L\u2019effet th\u00e9rapeutique fut rapide. Je parlais de toutes choses, sauf une : ma religion, ma culture. J\u2019avais peur que mon analyse me d\u00e9tourne de l\u2019Islam et me coupe de mes racines.<br \/>\nAu bout de plusieurs ann\u00e9es, je ne pouvais plus diff\u00e9rer d\u2019aborder ces th\u00e8mes \u00e9vit\u00e9s, car les sympt\u00f4mes en rapport avec ces significations flambaient de plus belle. Je ne cessais de me plaindre du poids de la famille, de ma relation \u00e0 ma m\u00e8re, du lien nou\u00e9 avec mon mari. Mon analyste vint rompre la ritournelle de ces plaintes : \u00ab \u00e7a ne cesse pas de revenir \u00bb, me dit-il. Je re\u00e7us ce mot tr\u00e8s simple comme une claque : je sentis que j\u2019avais du plaisir \u00e0 me plaindre, que l\u2019envers de la plainte, c\u2019\u00e9tait ma jouissance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019analyse leva alors le refoulement qui voilait mon d\u00e9sir de femme, longtemps \u00e9touff\u00e9 par ma culture arabo-musulmane. Je d\u00e9couvrais qu\u2019en voulant aim\u00e9e par mes parents, en d\u00e9sirant incarner le d\u00e9sir de l\u2019Autre, j\u2019avais c\u00e9d\u00e9e sur mon propre d\u00e9sir. L\u2019interpr\u00e9tation de l\u2019analyste me d\u00e9logea de la place de victime, modifiant du m\u00eame coup mon rapport \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, aux autres, et \u00e0 la parole. Je compris que j\u2019\u00e9tais responsable de ce que je suscitais chez l\u2019Autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019effet fut imm\u00e9diat. Je m\u2019attelais pour la premi\u00e8re fois avec rigueur au d\u00e9chiffrement de mon inconscient. Je me lib\u00e9rais de mes pr\u00e9jug\u00e9s, pour donner enfin \u00e0 l\u2019inconscient une place exceptionnelle dans ma vie. Mes constructions famili\u00e8res volaient en \u00e9clats, je vacillais, je plongeais dans une profonde solitude, je menais combat contre moi-m\u00eame. Mes plaintes incessantes, mes difficult\u00e9 \u00e0 prendre la parole en public, et ma phobie des araign\u00e9es, \u00e9taient le signe que quelque chose clochait, que mes id\u00e9aux ne tenaient pas le coup face au d\u00e9sir.<br \/>\nJe n\u2019\u00e9tais jamais \u00e0 la hauteur des id\u00e9aux de ma m\u00e8re : elle me trouvait trop fran\u00e7aise, trop rebelle, trop effront\u00e9e, elle me voulait plus traditionnelle. Je d\u00e9couvrais qu\u2019en v\u00e9rit\u00e9, je n\u2019\u00e9tais pas une rebelle, m\u00eame si je m\u2019\u00e9tais toujours pens\u00e9e ainsi. Si je commen\u00e7ais par dire non aux demandes de mon p\u00e8re, je finissais toujours par ob\u00e9ir, parce que je cherchais avant tout \u00e0 obtenir son amour. Ma r\u00e9volte d\u00e9voilait son envers, qui \u00e9tait ma soumission inconsciente au d\u00e9sir du p\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour ma m\u00e8re et pour mon mari, j\u2019\u00e9tais \u00e9tiquet\u00e9e sous le signifiant \u00ab musulmane \u00bb, qui laissait en souffrance mon \u00eatre de femme. Ce mot ne disait rien de ce que j\u2019\u00e9tais en tant que femme. Du c\u00f4t\u00e9 paternel, j\u2019avais attrap\u00e9 le signifiant \u00ab \u00e9cole \u00bb. Mon p\u00e8re aimait \u00e0 dire combien je lui ressemblais, combien il \u00e9tait fier que je r\u00e9ussisse dans mes \u00e9tudes, il me poussait \u00e0 travailler, je m\u2019accrochais \u00e0 l\u2019\u00e9cole pour lui. L\u2019analyse me fit d\u00e9couvrir que je d\u00e9sirais r\u00e9ussir l\u00e0 o\u00f9 lui avait \u00e9chou\u00e9, \u00eatre ce qu\u2019il n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9, et, ce faisant, lui donner une dignit\u00e9. Pourquoi la phobie des araign\u00e9es ? La toile d\u2019araign\u00e9e repr\u00e9sentait, d\u2019une part, les mailles du discours de l\u2019Autre, de l\u2019Autre maternel, celui de la religion, mais c\u2019\u00e9tait aussi la castration, le voile mis sur la f\u00e9minit\u00e9, sur la castration f\u00e9minine, qui me faisait horreur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Partag\u00e9e entre \u00ab fran\u00e7aise \u00bb et \u00ab marocaine musulmane \u00bb, je me divisais. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, \u00e0 mes copines d\u2019origine marocaine je ne disais que ce qui \u00e9tait acceptable par la communaut\u00e9 marocaine. A mes copines d\u2019origine fran\u00e7aise, je parlais ouvertement de mes d\u00e9sirs d\u2019adolescente. Les deux groupes ne se croisaient jamais. Je me sentais incomprise, j\u2019\u00e9tais tiraill\u00e9e par ce bricolage. Le choix de mon partenaire portait cette m\u00eame marque de division subjective : mon mari est d\u2019origine fran\u00e7aise, converti \u00e0 la religion musulmane. Le refoulement faisait que je ne voyais en lui que ses origines fran\u00e7aises. La mise \u00e0 jour de mes identifications au p\u00e8re aura pour effet de me faire quitter les oripeaux identificatoires qui masquaient mon corps de femme. Je gagnais en densit\u00e9 d\u2019\u00eatre, et aussi en l\u00e9g\u00e8ret\u00e9. Je n\u2019\u00e9tais plus la femme voil\u00e9e, terroris\u00e9e. Je relisais mon histoire avec un regard nouveau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon d\u00e9sir pour la psychanalyse est devenu un d\u00e9sir d\u00e9cid\u00e9. Le poids de la religion, des traditions, ne m\u2019\u00e9crase plus, cela fait partie de moi, c\u2019est une boussole qui m\u2019oriente. Je me suis \u00e9mancip\u00e9e d\u2019un discours qui jusque-l\u00e0 m\u2019\u00e9crasait, et, en m\u00eame temps, je me suis r\u00e9concili\u00e9e avec lui. Disons que la psychanalyse m\u2019a r\u00e9concili\u00e9e avec les deux parties de moi-m\u00eame, fran\u00e7aise et marocaine, longtemps en conflit.<br \/>\nLa psychanalyse est \u00e9mancipatrice. Elle fait de votre singularit\u00e9 une force. Elle \u00e9claire votre d\u00e9sir. Elle d\u00e9range votre \u00ab Je n\u2019en veux rien savoir \u00bb, qui fait obstacle au d\u00e9sir. R\u00e9sultat : en vacances cet \u00e9t\u00e9 au Maroc, j\u2019ai pu parler \u00e0 ma famille et aux amis, pour la premi\u00e8re fois, de mon travail, de la psychanalyse, et de ses effets. Quelle ne fut pas ma surprise quand j\u2019ai vu combien ils \u00e9taient admiratifs, et leurs nombreuses questions concernant la psychanalyse. En m\u00eame temps, pour la premi\u00e8re fois au Maroc, j\u2019ai entendu parler de psychanalyse dans une s\u00e9rie marocaine, diffus\u00e9e sur la cha\u00eene nationale. Cette s\u00e9rie mettait en sc\u00e8ne un homme venu de la campagne pour rencontrer une psy, une femme analyste, \u00e0 laquelle il pose des questions na\u00efves, notamment sur le portrait de Freud affich\u00e9 dans son cabinet. Il consent \u00e0 la r\u00e8gle analytique, et accepte de parler de ses sympt\u00f4mes allong\u00e9 sur un divan\u2026 J\u2019apprendrais par quelques uns qu\u2019on parle de plus en plus de psychanalyse au Maroc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019y a pas d\u2019incompatibilit\u00e9 entre psychanalyse et Islam. Ma pens\u00e9e va droit \u00e0 Rafah, premi\u00e8re psychanalyste \u00e0 exercer en Syrie, aujourd\u2019hui injustement emprisonn\u00e9e. Je comprends et je partage son combat. J\u2019ai la chance de le faire en France.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"http:\/\/www.lacanquotidien.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2011\/10\/freud_islam-450x280.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-thumbnail wp-image-3021\" title=\"freud_islam-450x280\" src=\"http:\/\/www.lacanquotidien.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2011\/10\/freud_islam-450x280-150x150.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Article \u00e0 retrouver sur le site de la Revue La R\u00e8gle du Jeu:<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a title=\"La R\u00e8gle du Jeu\" href=\"http:\/\/laregledujeu.org\/2011\/10\/13\/7335\/il-n%E2%80%99y-a-pas-d%E2%80%99incompatibilite-entre-psychanalyse-et-islam\/\" target=\"_blank\">http:\/\/laregledujeu.org\/2011\/10\/13\/7335\/il-n%E2%80%99y-a-pas-d%E2%80%99incompatibilite-entre-psychanalyse-et-islam\/<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"author":9,"featured_media":3022,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[231],"tags":[506,505,370,34],"class_list":["post-3020","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-rafah","tag-fouzia-liget","tag-islam","tag-psychanalyse","tag-rafah-nached"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3020","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/9"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3020"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3020\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3469,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3020\/revisions\/3469"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media\/3022"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3020"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3020"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3020"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}