{"id":355,"date":"2011-08-10T00:33:53","date_gmt":"2011-08-09T22:33:53","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lacanquotidien.fr\/blogx16y\/?p=355"},"modified":"2011-10-04T21:11:02","modified_gmt":"2011-10-04T19:11:02","slug":"premieres-pages-de-vie-de-lacan-par-jacques-alain-miller","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/2011\/08\/premieres-pages-de-vie-de-lacan-par-jacques-alain-miller\/","title":{"rendered":"Premi\u00e8res pages de \u00ab\u00a0Vie de Lacan\u00a0\u00bb, par Jacques-Alain Miller"},"content":{"rendered":"<h3 style=\"text-align: center;\"><strong><!--more-->JACQUES-ALAIN MILLER<\/strong><\/h3>\n<h1 style=\"text-align: center;\"><strong>Vie de Lacan<\/strong><br \/>\n<strong>_____________<\/strong><\/h1>\n<p><em>Paris, le 2 ao\u00fbt 2011<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>I.<\/strong><\/p>\n<p>La conversation de ces deux jeunes femmes roulait sur la diffamation dont Lacan faisait encore l\u2019objet trente ans apr\u00e8s sa mort. La premi\u00e8re me reprochait mon silence sur \u00ab un d\u00e9go\u00fbtant ramassis de saloperies \u00bb, la seconde \u00ab une complaisance qui aura permis aux modernes Erinyes de se sentir autoris\u00e9es \u00e0 dire n\u2019importe quoi sur celui qu\u2019elles poursuivent d\u2019une <em>hainamoration<\/em> implacable et \u00e9ternelle \u00bb. Si les deux amazones me communiqu\u00e8rent sans peine leur fi\u00e8vre d\u2019arracher la tunique de Nessus consumant Hercule, comment leur d\u00e9sir devenu mien aurait-il \u00e9t\u00e9 sans perplexit\u00e9 ? Lacan, je l\u2019avais connu, fr\u00e9quent\u00e9, pratiqu\u00e9 seize ans durant, et il n\u2019avait tenu qu\u2019\u00e0 moi de porter t\u00e9moignage. Pourquoi m\u2019\u00eatre tu ? n\u2019avoir rien lu de cette litt\u00e9rature ?<\/p>\n<p>\u00c9tudiant son enseignement, r\u00e9digeant ses s\u00e9minaires, prenant le sillage de sa pens\u00e9e, j\u2019avais n\u00e9glig\u00e9 sa personne. Pr\u00e9f\u00e9rer sa pens\u00e9e, oublier sa personne, c\u2019\u00e9tait ce qu\u2019il souhaitait qu\u2019on fasse, au moins le disait-il, et je l\u2019avais pris au mot. Sans doute avais-je toujours eu soin, par m\u00e9thode, de r\u00e9f\u00e9rer ses \u00e9nonc\u00e9s \u00e0 son \u00e9nonciation, de m\u00e9nager toujours la place du <em>Lacan dixit<\/em>, mais ce n\u2019\u00e9tait nullement faire cas de sa personne. Au contraire, ne dire mot de sa personne \u00e9tait la condition pour m\u2019approprier sa pens\u00e9e, approprier ma pens\u00e9e \u00e0 la sienne, je veux dire universaliser sa pens\u00e9e, op\u00e9ration o\u00f9 <em>le tien<\/em> et <em>le mien<\/em> se confondent et s\u2019annulent.<br \/>\nJe m\u2019\u00e9tais int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 \u00e9laborer ce qui, de la <em>pens\u00e9e<\/em> de Lacan &#8211; mot qui le faisait rire &#8211; pouvait \u00eatre transmis \u00e0 tous, sans perte, ou avec le moins de perte qu\u2019il \u00e9tait possible, et que chacun pouvait ainsi faire sien. Cette voie \u00e9tait celle de ce qu\u2019il appelait, d\u2019un usage qui lui \u00e9tait propre, le <em>math\u00e8me<\/em>. Or, cette voie implique par elle-m\u00eame une certaine disparition du sujet et un effacement de la personne.<br \/>\nFaire n\u00e9ant de la personnalit\u00e9 singuli\u00e8re de Lacan allait donc de soi. Je la signalais dans mes cours, mais c\u2019\u00e9tait pour la soustraire, la laisser tomber, la sacrifier, si je puis dire, \u00e0 la splendeur du signifiant. Ce faisant, je me sentais \u00eatre partie prenante de ce temps futur que, de son vivant, il appelait de ses voeux, celui o\u00f9 sa personne ne ferait plus \u00e9cran \u00e0 ce qu\u2019il enseignait. En somme, la voie du math\u00e8me m\u2019avait conduit \u00e0 garder le silence quand j\u2019aurais eu \u00e0 faire quelque chose que mes deux jeunes amies appelaient <em>le d\u00e9fendre<\/em>.<\/p>\n<p>Mais le d\u00e9fendre, je l\u2019avais fait de son vivant, et jusqu\u2019au bout, quand il \u00e9tait aux abois, puis \u00e0 la derni\u00e8re extr\u00e9mit\u00e9. \u00c0 quoi bon le faire, lui mort ? Mort, il se d\u00e9fendait tr\u00e8s bien tout seul &#8211; par ses \u00e9crits, son s\u00e9minaire, que je r\u00e9digeais. N\u2019\u00e9tait-ce pas assez pour faire voir l\u2019homme qu\u2019il \u00e9tait ?<\/p>\n<p>Sollers me tannait pour que j\u2019obtienne de Lacan qu\u2019il se laiss\u00e2t filmer \u00e0 son s\u00e9minaire. C\u2019e\u00fbt \u00e9t\u00e9 un document pour l\u2019histoire, et sans doute un v\u00e9hicule pour propager la vraie foi. L\u00e0 \u00e9tait pour lui le vrai Lacan. Je souriais, bien d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 ne pas le demander \u00e0 Lacan, sachant fort bien que je serais rebut\u00e9. Sur la sc\u00e8ne du s\u00e9minaire, Lacan donnait certes quelque chose au th\u00e9\u00e2tre, mais, \u00e0 ses yeux, c\u2019\u00e9tait afin que <em>\u00e7a passe<\/em>, ce qu\u2019il avait \u00e0 dire, dans l\u2019instant de le dire. Sa semblance, cette nymphe, n\u2019\u00e9tait pas \u00e0 perp\u00e9tuer. C\u2019\u00e9tait une concession faite \u00e0 la \u00ab<em> <\/em>d\u00e9bilit\u00e9 mentale \u00bb de ce <em>parl\u00eatre<\/em> qu\u2019il fallait bien captiver par quelque \u00ab obsc\u00e9nit\u00e9 imaginaire \u00bb pour qu\u2019il retienne quelque chose du propos. Il disait qu\u2019on ne l\u2019entendrait enfin, au sens de le comprendre, que lorsqu\u2019il aurait disparu.<\/p>\n<p>Il abordait chacune des s\u00e9ances du s\u00e9minaire comme une performance \u00e0 r\u00e9aliser, mais, en ce temps-l\u00e0, les performances, on ne les enregistrait pas. D\u00e9j\u00e0, mobiliser une st\u00e9notypiste pour noter un cours, en ce temps-l\u00e0 c\u2019\u00e9tait bizarre, cela ne se faisait pas en Sorbonne. Cependant, m\u00eame quand on vit appara\u00eetre les premiers petits magn\u00e9tophones, qui bient\u00f4t se multipli\u00e8rent autour du pupitre de Lacan, la st\u00e9no resta l\u00e0, comme une butte-t\u00e9moin des si\u00e8cles pass\u00e9s.<\/p>\n<p>X\u00e9nophon d\u00e9j\u00e0, dit-on, avait fait usage de cet art pour noter les paroles de Socrate.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>II.<\/strong><\/p>\n<p>Toujours est-il que ce r\u00e9sidu, ce d\u00e9chet, ce <em>caput mortuum<\/em> de mon <em>Orientation lacanienne<\/em>, je veux dire la personne de Lacan, je fus soudain enchant\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9e de la faire vivre, de la faire palpiter, de la faire danser, comme je sais faire vivre, palpiter et danser concepts et math\u00e8mes.<\/p>\n<p>\u00c9tait-ce d\u00e9sir de le d\u00e9fendre, de lui rendre justice, de le justifier, d\u2019en faire un juste ? Lacan n\u2019\u00e9tait pas un juste. Il n\u2019\u00e9tait pas tourment\u00e9 par le devoir de justice. Il m\u2019avait m\u00eame dit, et dit \u00e0 tous, \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, l\u2019indiff\u00e9rence qu\u2019il vouait \u00e0 la justice distributive, celle qui veut que, de chacun, il en soit selon ses m\u00e9rites. Il avait m\u00eame eu le toupet de pr\u00e9tendre passer inaper\u00e7u, comme le discreto de Graci\u00e1n, alors que sa personne tirait l\u2019oeil depuis longtemps, qu\u2019elle \u00e9tait devenue assez t\u00f4t dans sa vie une occasion de scandale, et qu\u2019il \u00e9tait connu comme le loup blanc depuis la sortie de ses <em>\u00c9crits<\/em>.<\/p>\n<p>Non, je n\u2019avais pas le d\u00e9sir de le d\u00e9fendre. Il se peut bien qu\u2019il ait \u00e9t\u00e9 ind\u00e9fendable. J\u2019avais le d\u00e9sir de le rendre vivant &#8211; vivant pour vous, qui apr\u00e8s lui vivez, puisqu\u2019il semblait que lire son s\u00e9minaire, ce monologue prononc\u00e9 sur sc\u00e8ne toutes les semaines, durant pr\u00e8s de trente ann\u00e9es, ne suffisait pas \u00e0 vous le faire voir dans la densit\u00e9 de sa pr\u00e9sence et les extravagances de son d\u00e9sir.<\/p>\n<p>Mais alors, pourquoi le mot de justice s\u2019est-il rappel\u00e9 \u00e0 moi ? C\u2019\u00e9tait en raison, sans doute, du lien que la tradition \u00e9tablit entre jugement et r\u00e9surrection. Et je me disais que c\u2019\u00e9tait sans doute ce d\u00e9sir de r\u00e9surrection de Lacan qui, cheminant en moi \u00e0 mon insu, m\u2019avait inspir\u00e9 de choisir pour embl\u00e8me d\u2019un congr\u00e8s r\u00e9cent de l\u2019Ecole de la Cause freudienne, la fresque de Signorelli \u00e0 Orvieto &#8211; celle de la r\u00e9surrection des corps le jour du Seigneur &#8211; que Freud \u00e9voque dans la <em>Psychopathologie de la vie quotidienne<\/em>.<\/p>\n<p>J\u2019avais \u00e9crit \u00e0 cette occasion : \u00ab Debout les morts ! \u00bb. C\u2019\u00e9tait sans doute un entre tous que j\u2019entendais faire revivre.<\/p>\n<p>Donc, l\u2019id\u00e9e me vint d\u2019une <em>Vie de Lacan<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>III.<\/strong><\/p>\n<p>Elle fit lever en moi de multiples \u00e9chos, et d\u2019abord un souvenir.<br \/>\nJe me souvenais de m\u2019\u00eatre jadis demand\u00e9, lorsque Lacan \u00e9tait encore vivant, pourquoi je n\u2019\u00e9tais pas \u00e0 Lacan ce que James Boswell avait \u00e9t\u00e9 \u00e0 Samuel Johnson. Pourquoi n\u2019\u00e9crivais-je rien de ce que je voyais et entendais de Lacan tous les jours, surtout les fins de semaine o\u00f9 j\u2019\u00e9tais si souvent aupr\u00e8s de lui, dans sa maison de campagne de Guitrancourt, \u00e0 une heure de Paris ? Je constatais que jamais je ne notais un seul de ses propos familiers, alors que j\u2019aimais bien lire ceux de Martin Luther ou Anatole France. Jamais je n\u2019inscrivais un dit, une date, un \u00e9v\u00e9nement.<\/p>\n<p>Mais cette id\u00e9e m\u2019avait tout de m\u00eame suffisamment travaill\u00e9 pour que j\u2019entreprisse la lecture de <em>Life of Johnson<\/em>, 1 300 pages dont je ne connaissais jusqu\u2019alors que des extraits scolaires. Boswell consigna en effet, au jour le jour, et durant vingt ans, ce que vivait et disait le Dr. Samuel Johnson, qui fut au XVIII\u00e8me si\u00e8cle la grande figure des lettres anglaises, l\u2019arbitre de toutes les \u00e9l\u00e9gances litt\u00e9raires. On ne le lit plus, mais on lit encore la <em>Life<\/em>. Boswell confessait que, durant ces vingt ans, il avait eu constamment dans l\u2019esprit le projet d\u2019\u00e9crire la vie de Johnson, et que Johnson, le sachant, r\u00e9pondait \u00e0 ses questions pour nourrir l\u2019ouvrage, et que celui-ci donne de lui \u00ab une repr\u00e9sentation exacte \u00bb. Il lui confiait ce qu\u2019avaient \u00e9t\u00e9 son enfance, son adolescence, ses ann\u00e9es de formation, les \u00e9v\u00e9nements qui avaient eu lieu avant leur rencontre. Boswell notait tout de la conversation du Dr. Johnson, qui consistait essentiellement, aux dires du commensal, en des monologues \u00ab d\u2019une vigueur et d\u2019une vivacit\u00e9 extraordinaires \u00bb.<\/p>\n<p>Le Dr. Lacan, on ne s\u2019aventurait pas \u00e0 le questionner sur sa vie pr\u00e9sente, et sa vie pass\u00e9e semblait l\u2019indiff\u00e9rer profond\u00e9ment. Je l\u2019avais interrog\u00e9 deux ou trois fois \u00e0 ce sujet, et j\u2019avais obtenu des r\u00e9ponses, mais si lapidaires et surprenantes qu\u2019elles me restaient en m\u00e9moire sans que j\u2019aie eu besoin de les noter. De plus, il faut avouer que sa conversation famili\u00e8re, \u00e0 la diff\u00e9rence de celle de Johnson, n\u2019\u00e9tait pas marqu\u00e9e par beaucoup de vigueur et de vivacit\u00e9. Cette vigueur et cette vivacit\u00e9, il les gardait pour le long monologue de son s\u00e9minaire, tandis que sa conversation \u00e9tait, \u00e0 dire vrai, plut\u00f4t celle de ses familiers. Il nous dirigeait, au temps o\u00f9 je l\u2019ai connu, vers la narration et le commentaire de petites anecdotes et de petits faits vrais sur toutes choses en ce monde, pourvu que ce f\u00fbt original et piquant. Je lui disais qu\u2019il nous faisait composer \u00e0 table de nouvelles <em>Nuits attiques<\/em>. Aulu-Gelle est d\u2019ailleurs cit\u00e9 par lui dans les <em>\u00c9crits<\/em>. Disons que cela ressemble \u00e0 du Macrobe, si cela vous renseigne.<\/p>\n<p>On ne pouvait donc trouver aupr\u00e8s de Lacan la m\u00eame ressource que Boswell aupr\u00e8s de Johnson. Johnson professait que la vie d\u2019un homme ne saurait \u00eatre mieux \u00e9crite que par lui-m\u00eame. Boswell \u00e9tait \u00e9videmment soutenu et comme aspir\u00e9 par le d\u00e9sir de se mettre \u00e0 cette place. <em>Life of Johnson<\/em> est en quelque sorte une autobiographie \u00e9crite par un autre. \u00c0 moi il \u00e9tait \u00e9chu d\u2019\u00e9crire, non pas la vie de Lacan, ni sa conversation, mais ses s\u00e9minaires. Personne, certainement, ne l\u2019aurait fait mieux que lui-m\u00eame. D\u2019ailleurs, saisi d\u2019\u00e9mulation apr\u00e8s la parution du s\u00e9minaire des <em>Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse<\/em>, qui fut le premier \u00e0 sortir, il s\u2019\u00e9tait propos\u00e9 de r\u00e9diger lui-m\u00eame <em>L\u2019\u00c9thique de la psychanalyse<\/em>. Il n\u2019alla pas loin avant de faire une longue interpolation, et laissa le tout dans ses papiers. C\u2019est pourquoi le premier s\u00e9minaire que je r\u00e9digeai apr\u00e8s sa mort fut celui-l\u00e0. Donc, je fus son tenant-lieu \u00e0 cette place. M\u2019y appelant, il avait d\u2019ailleurs \u00e9t\u00e9 assez g\u00e9n\u00e9reux pour me dire, \u00e0 propos de ce s\u00e9minaire des <em>Quatre concepts<\/em> : \u00ab Nous le signerons ensemble \u00bb. C\u2019est moi qui reculai devant cette signature qui me paraissait exorbitante, \u00ab Jacques Lacan et Jacques-Alain Miller \u00bb, par un trait de modestie qu\u2019il ne manqua pas de relever pour me le d\u00e9cocher en retour, dans la postface que je lui avais demand\u00e9 d\u2019\u00e9crire pour cette premi\u00e8re parution. J\u2019avais cru plus digne de moi &#8211; modestie est aussi orgueil &#8211; de m\u2019effacer, et de faire mettre au dos de la couverture la formule \u00ab texte \u00e9tabli par\u2026 \u00bb, qui \u00e9tait celle de la collection Bud\u00e9 pour les \u00e9ditions de textes grecs et latins. Johnson avait donc avec sa propre vie un rapport autobiographique. Ceci n\u2019est pas permis par le discours psychanalytique. Dans la psychanalyse, on raconte sa vie, en effet, mais on la raconte dans des s\u00e9ances de psychanalyse, pour un autre qui l\u2019interpr\u00e8te, et cet exercice est de nature \u00e0 modifier tout ce qui s\u2019est pratiqu\u00e9 dans le genre litt\u00e9raire de l\u2019autobiographie. Je veux dire que cela le rend impraticable.<\/p>\n<p>On pourrait dire en un sens qu\u2019il n\u2019y a qu\u2019une personne analys\u00e9e qui puisse raconter sa vie d\u2019une fa\u00e7on plausible, puisque l\u2019analyse est cens\u00e9e lui avoir permis de lever les refoulements responsables des blancs ou des incoh\u00e9rences dans la trame de l\u2019incessant monologue du moi. Mais une fois compl\u00e9t\u00e9e de cette mani\u00e8re, votre vie n\u2019est plus racontable au tout-venant. Le d\u00e9mon de la Pudeur se dresse : il faut mentir, ou \u00eatre ind\u00e9cent. Et puis, l\u2019analyse fait \u00e9clater la biographie, elle polym\u00e9rise la v\u00e9rit\u00e9, elle ne vous en laisse que des fragments, des \u00e9clats. La m\u00e9moire est moir\u00e9e. Le r\u00e9el ne se transmute pas en v\u00e9rit\u00e9, sinon menteuse par elle-m\u00eame. Il y a cet obstacle irr\u00e9ductible que constitue ce que Freud appelait le refoulement originaire : on peut toujours continuer d\u2019interpr\u00e9ter, il n\u2019y a pas de dernier mot de l\u2019interpr\u00e9tation. Bref, autobiographie est toujours autofiction.<\/p>\n<p>Cependant, peut-\u00eatre, apr\u00e8s tout, Lacan aurait-il d\u00fb raconter sa vie. On le lui avait sugg\u00e9r\u00e9, et sous une forme qui est pr\u00e9cis\u00e9ment la suivante. Son \u00e9diteur aux \u00e9ditions du Seuil, qui \u00e9tait aussi un militant actif de la cause, Fran\u00e7ois Wahl, lui proposa un jour d\u2019\u00eatre interrog\u00e9 sur sa vie et ses opinions, et qu\u2019un livre soit ensuite publi\u00e9. Le nom \u00e9tait venu de l\u2019un des intervieweurs les plus distingu\u00e9s des ann\u00e9es 1950 et 60, Pierre Dumayet, qui s\u2019\u00e9tait entretenu seul \u00e0 seul, devant<br \/>\nles cam\u00e9ras de la t\u00e9l\u00e9vision, avec Mauriac, Montherlant, Queneau, Ionesco, Duras\u2026 P\u00e9n\u00e9tr\u00e9, m\u00e9ditatif, tirant sur sa pipe, l\u2019h\u00f4te, assis en face du grand \u00e9crivain, s\u2019exprimait d\u2019un ton \u00e9gal, un rien feutr\u00e9, et posait une \u00e0 une des questions toujours pertinentes, \u00e9coutant avec respect les r\u00e9ponses. Qui mieux que cet honn\u00eate homme, pensait l\u2019\u00e9diteur, pouvait accoucher Lacan ? De surcro\u00eet, il venait d\u2019interviewer L\u00e9vi-Strauss, un dimanche.<\/p>\n<p>L\u2019id\u00e9e de cette interview autobiographique, je l\u2019appris de Lacan. Il accompagna l\u2019information de son petit sourire malicieux, qui voulait dire : \u00ab Bien entendu, je n\u2019en ferai rien \u00bb. D\u2019un autre sourire, j\u2019acquies\u00e7ais, alors que je vois mieux aujourd\u2019hui, par r\u00e9trospection, quels coups futurs l\u2019ami Wahl voulait parer. Peu apr\u00e8s, Lacan accepta d\u2019embl\u00e9e la proposition d\u2019un jeune inconnu : pour un documentaire t\u00e9l\u00e9vis\u00e9, s\u2019entretenir avec moi sur son enseignement. Beno\u00eet Jacquot tomb\u00e9 du ciel l\u2019avait charm\u00e9. Lacan ne manquait pas de pr\u00e9voyance : il devait bien savoir qu\u2019on \u00e9crirait un jour sa biographie, et que le portrait ne serait pas forc\u00e9ment flatteur. Pourquoi ne pas apporter son t\u00e9moignage ? Il s\u2019en moquait. Mais \u00e9tait-ce une raison pour que je fasse de m\u00eame ?<\/p>\n<p>Il \u00e9tait certes sous-entendu, quand on l\u2019approchait d\u2019un peu pr\u00e8s, qu\u2019on n\u2019allait pas <em>piapiater<\/em> au dehors, et, tout compte fait, peu nombreux sont ses proches dont les d\u00e9boires, les d\u00e9ceptions, voire les ressentiments, ont tir\u00e9 quelques propos amers qui ont nourri la rumeur, et que, parfois, on voit m\u00eame religieusement collig\u00e9s dans des ouvrages sans acribie, voire d\u00e9pourvus de simple jugeotte.<\/p>\n<p>Tout de m\u00eame, trente ans apr\u00e8s sa disparition, je pense que j\u2019ai quelque chose \u00e0 dire de l\u2019homme que j\u2019ai connu, quelque chose qui ne soit pas indigne de la haute tenue de son enseignement.<\/p>\n<p><em>\u00c0 suivre<\/em><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/roseaupensant13.files.wordpress.com\/2011\/08\/20110811-171359.jpg\"><br \/>\n<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"","protected":false},"author":4,"featured_media":2426,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[78,33],"tags":[37,102,74],"class_list":["post-355","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-alire","category-jam","tag-jacques-alain-miller","tag-publication","tag-vie-de-lacan"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/355","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=355"}],"version-history":[{"count":9,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/355\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2427,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/355\/revisions\/2427"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2426"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=355"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=355"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=355"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}