{"id":4009,"date":"2011-11-01T09:00:59","date_gmt":"2011-11-01T08:00:59","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lacanquotidien.fr\/blog\/?p=4009"},"modified":"2011-11-01T08:52:36","modified_gmt":"2011-11-01T07:52:36","slug":"chemins-de-traverse-par-aurelie-pfauwadel-on-ne-rigole-pas-avec-ces-choses-la-sur-polisse-de-maiwenn-lq-75","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/2011\/11\/chemins-de-traverse-par-aurelie-pfauwadel-on-ne-rigole-pas-avec-ces-choses-la-sur-polisse-de-maiwenn-lq-75\/","title":{"rendered":"CHEMINS DE TRAVERSE par Aur\u00e9lie Pfauwadel &#8211; On ne rigole pas avec ces choses-l\u00e0 : sur Polisse de Ma\u00efwenn &#8211; LQ 75"},"content":{"rendered":"<p><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Le film de Ma\u00efwenn, <em>Polisse<\/em> (sorti le 19 octobre), qui met en sc\u00e8ne le quotidien de la brigade des mineurs, divise les critiques et les spectateurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 <strong>Le premier exploit de Ma\u00efwenn est d\u2019avoir r\u00e9alis\u00e9 un film extr\u00eamement dr\u00f4le, l\u00e0 o\u00f9 les sujets abord\u00e9s sont graves et difficiles\u00a0<\/strong>: des affaires de p\u00e9dophilie, de viol, de maltraitance d\u2019enfants&#8230; Pourtant, la partie com\u00e9die du film est tr\u00e8s r\u00e9ussie\u00a0: les dialogues d\u00e9bordent d\u2019humour, on rit aux \u00e9clats. Comme dans les salles de garde ou les services psychiatriques, le rire est la soupape de d\u00e9compression indispensable pour pouvoir endurer le r\u00e9el qui nous est jet\u00e9 \u00e0 la figure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 <em>Polisse<\/em> est un genre de docu-fiction naturaliste, construit en partie \u00e0 la mani\u00e8re des documentaires de Raymond Depardon (<em>10<sup>\u00e8me<\/sup> chambre<\/em>, <em>D\u00e9lits flagrants<\/em>)\u00a0: de courtes s\u00e9quences se succ\u00e8dent, filmant toujours le m\u00eame dispositif de parole, les interrogatoires et d\u00e9positions men\u00e9s dans le bureau de police. Tout ce qu\u2019on y voit est inspir\u00e9 de faits r\u00e9els. L\u2019id\u00e9e du film est d\u2019ailleurs venue \u00e0 Ma\u00efwenn Le Besco suite au visionnage d\u2019un documentaire sur la Brigade de Protection des Mineurs (BPM) \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision. La fiction, quant \u00e0 elle, se d\u00e9ploie du c\u00f4t\u00e9 des flics, dont on suit le quotidien et la vie familiale, amoureuse, sexuelle. Au service de ce film, une brochette d\u2019acteurs rivalisent d\u2019excellence (Karin Viard, Marina Fo\u00efs, Joeystarr, Sandrine Kiberlain\u2026).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019un des critiques du <em>Monde<\/em>, se prenant lui-m\u00eame tr\u00e8s au s\u00e9rieux, s\u2019offusquait d\u2019une sc\u00e8ne o\u00f9 les flics sont pris d\u2019un fou rire irr\u00e9sistible face \u00e0 l\u2019incongruit\u00e9 du t\u00e9moignage d\u2019une ado \u2013 qui leur explique, sans tiquer le moins du monde, avoir r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 son t\u00e9l\u00e9phone portable vol\u00e9 par une bande de gar\u00e7ons, moyennant quelques g\u00e2teries sexuelles. \u00ab\u00a0Oui, mais c\u2019\u00e9tait quand m\u00eame un beau portable\u00a0!\u00a0\u00bb <strong>Ces policiers se d\u00e9fendent par le rire du d\u00e9litement de l\u2019ordre symbolique et sexuel dont il se veulent les derniers garants, s\u2019accrochant par l\u2019humour \u00e0 leurs maigres rep\u00e8res et certitudes.<\/strong> \u00ab\u00a0Et pour un ordinateur, tu aurais fait quoi\u00a0?!\u00a0\u00bb Ils rient face au s\u00e9rieux et \u00e0 l\u2019impassibilit\u00e9 de cette jeune fille paum\u00e9e, abasourdis par ce complet brouillage des valeurs. Une autre ado, qui pose pour des photos coquines sur Internet, leur fait la le\u00e7on\u00a0: \u00ab\u00a0Aujourd\u2019hui, c\u2019est plus comme avant\u00a0: \u00e0 14 ans, on baise, on suce\u00a0! Il faut se renseigner, regarder la t\u00e9l\u00e9vision\u00a0!\u00a0\u00bb On comprend mieux leur d\u00e9sarroi\u00a0: quel sens prend leur m\u00e9tier si la Brigade de Protection des Mineurs doit d\u00e9sormais prot\u00e9ger les mineurs <em>contre eux-m\u00eames\u00a0<\/em>?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">S\u00e9quence apr\u00e8s s\u00e9quence, d\u2019une histoire \u00e0 l\u2019autre, ce film intense maintient le spectateur en \u00e9tat de tension, scotch\u00e9 \u00e0 son si\u00e8ge, plus de deux heures durant. Par cet effet de r\u00e9p\u00e9tition et d\u2019accumulation, le film mime bien ce que doit \u00eatre le quotidien de ces professionnels de l\u2019enfance maltrait\u00e9e, qui ont affaire, chaque jour, au plus sordide. <em>Encore et encore<\/em>. Alors, \u00e0 la fin, on n\u2019en peut plus, <em>trop, c\u2019est trop<\/em>, et on comprend les fous rires nerveux de ces policiers blas\u00e9s, face \u00e0 la mis\u00e8re symbolique d\u2019une ado. Par cette sc\u00e8ne politiquement incorrecte, et l\u2019humour de son film, Ma\u00efwenn touche un <em>effet de r\u00e9el<\/em> \u2013 n\u2019en d\u00e9plaise au critique moralisateur, qui s\u2019imagine que la gravit\u00e9 du sujet r\u00e9clamerait un visage de plomb. Il faut vraiment n\u2019avoir jamais exerc\u00e9 un \u00ab\u00a0m\u00e9tier difficile\u00a0\u00bb pour croire que le film donne ici, gratuitement, dans l\u2019\u00ab\u00a0ind\u00e9cence all\u00e8gre\u00a0\u00bb. <strong>L\u2019horreur appelle cette mise \u00e0 distance par le rire, afin de confiner l\u2019insupportable dans ce statut <em>extime<\/em> \u2013 \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un S\u00e9n\u00e8que comique qui \u00e9crirait\u00a0: \u00ab\u00a0Cela ne me touche pas\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Voil\u00e0 qui n\u2019est rien pour moi\u00a0\u00bb.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le film fait preuve d\u2019une grande subtilit\u00e9 en ce qu\u2019il n\u2019est ni moral, ni manich\u00e9en, ni didactique \u2013 notamment au sujet de la p\u00e9dophilie o\u00f9 il contourne avec art tous les \u00e9cueils propres \u00e0 notre \u00e9poque, entre Charybde (affaire Dutroux) et Scylla (affaire d\u2019Outreau). Les cas ont \u00e9t\u00e9 choisis afin de montrer les diff\u00e9rentes facettes, et la complexit\u00e9 des situations o\u00f9 de tels actes se produisent. De m\u00eame, les flics sont pr\u00e9sent\u00e9s aussi bien dans leur h\u00e9ro\u00efsme ordinaire, que dans leurs faiblesses et ambigu\u00eft\u00e9s. Lorsque Joeystarr joue le flic justicier, et veut \u00ab\u00a0sauver un enfant\u00a0\u00bb, Ma\u00efwenn met en sc\u00e8ne les d\u00e9bordements d\u2019une telle position subjective. Elle fait sentir \u00e0 demi-mot la causalit\u00e9 psychique \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans un tel choix professionnel \u2013 on ne devient pas flic de la BPM par hasard \u2013 mais nous cache tout du pass\u00e9 des policiers, film\u00e9s au pr\u00e9sent, sur le vif.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ma\u00efwenn, ayant elle-m\u00eame subie des maltraitances dans son enfance, se dit \u00ab\u00a0obs\u00e9d\u00e9e par la v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb. C\u2019est sa \u00ab\u00a0religion\u00a0\u00bb.<strong> Le film tombe-t-il pour autant dans la complaisance vis-\u00e0-vis de son sujet\u00a0? <\/strong><em>Polisse<\/em> dit et montre, sans censure ni pudeur, <em>tout <\/em>ce que voient et entendent les flics dans l\u2019exercice de leur m\u00e9tier. Si quelques sc\u00e8nes sont \u00e0 la limite du supportable, ce n\u2019est jamais gratuitement. La forme filmique, sans suggestions ni ellipses, se veut congruente \u00e0 l\u2019objet m\u00eame dont il s\u2019agit\u00a0: l\u2019obsc\u00e8ne. Ma\u00efwenn joue dans son film le r\u00f4le d\u2019une photographe bobo charg\u00e9e de prendre des clich\u00e9s de la brigade. <strong>\u00c0 l\u2019abri derri\u00e8re le viseur de son appareil, elle int\u00e8gre l\u2019\u0153il voyeuriste \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du film, et met ainsi en abyme cette question du regard. \u00a0<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le g\u00e9nie de la mise en sc\u00e8ne consiste \u00e9galement \u00e0 ne montrer <em>aucune<\/em> sc\u00e8ne sexuelle dans le film. Ni concernant les affaires trait\u00e9es par la BPM, ni du c\u00f4t\u00e9 de la vie personnelle des policiers. La cam\u00e9ra ne franchit jamais ce seuil, et maintient un impossible \u00e0 filmer. En revanche, de sexualit\u00e9, on parle beaucoup dans ce film, et de la mani\u00e8re la plus crue, aussi bien dans les interrogatoires que dans les conversations priv\u00e9es de cantine ou de couloir. L\u2019absence d\u2019images contrebalance habilement cette d\u00e9multiplication des paroles et des discours sur le sexe, dont Ma\u00efwenn d\u00e9ploie bien les diff\u00e9rents registres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>Polisse<\/em><\/strong><strong> est un film d\u00e9rangeant, qui a certes ses d\u00e9fauts et son lot de sc\u00e8nes rat\u00e9es. N\u00e9anmoins, c\u2019est un film de grand talent, si celui-ci se mesure \u00e0 la capacit\u00e9 d\u2019un artiste \u00e0 jouer sur le voilement et le d\u00e9voilement d\u2019un r\u00e9el insondable, et \u00e0 adapter la forme \u00e0 son objet.<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"","protected":false},"author":9,"featured_media":4010,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[17],"tags":[],"class_list":["post-4009","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-discretioncritique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4009","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/9"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4009"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4009\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4046,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4009\/revisions\/4046"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4010"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4009"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4009"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4009"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}