{"id":4887,"date":"2011-11-03T10:17:44","date_gmt":"2011-11-03T09:17:44","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lacanquotidien.fr\/blog\/?p=4887"},"modified":"2011-11-16T10:18:23","modified_gmt":"2011-11-16T09:18:23","slug":"la-vie-comme-elle-va-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/2011\/11\/la-vie-comme-elle-va-2\/","title":{"rendered":"LA VIE COMME ELLE VA"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\" align=\"CENTER\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: large;\"><strong>Un monde nouveau <span style=\"color: #0000cc;\"><em>par Pierre Str\u00e9liski<\/em><\/span><\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><strong>Il y a \u00e0 Venise comme partout dans le monde sans doute, des agglutinements de foules \u00e0 certains endroits. Ici, ils prennent un tour encore plus singulier de se constituer dans un d\u00e9cors o\u00f9 la beaut\u00e9, le charmant, l&rsquo;int\u00e9ressant, s&rsquo;\u00e9chappent sans cesse dans des perspectives in\u00e9dites<\/strong> : la promesse d&rsquo;une <em>calle<\/em> \u00e9troite et sombre et l&rsquo;illumination d&rsquo;une place ensoleill\u00e9e et somptueuse, les campaniles se laissent compter dans la for\u00eat des toits ocres, le grand canal semble ne pas finir quand il d\u00e9bouche langoureusement dans le bassin de Saint Marc, et la lagune elle-m\u00eame, qui borde la ville, n&rsquo;est pas une fronti\u00e8re mais une invitation vers la mer. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs cela l&rsquo;histoire de Venise : celle de son expansion continue et de son commerce &#8211; c&rsquo;est-\u00e0-dire de ses \u00e9changes \u2013 avec l&rsquo;Orient et avec le monde. <span style=\"color: #0000cc;\"><strong>Sollers<\/strong><\/span> le signale joliment dans son <em>Dictionnaire amoureux<\/em> (p. 209) \u00a0en disant qu&rsquo;\u00e0 la pointe de la Douane, qu&rsquo;il d\u00e9clare \u00eatre pour lui le centre du monde, \u00ab\u00a0<strong>on ne pense plus en latin mais plut\u00f4t en grec, en chinois<\/strong>\u00ab\u00a0.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\">Pourtant les visiteurs d&rsquo;un jour se regroupent en foule serr\u00e9e dans des parcours fl\u00e9ch\u00e9s contenant leur masse dans un espace clos, entre le Rialto et Saint Marc, dans des lieux de culte oblig\u00e9s o\u00f9 les touristes s&rsquo;entassent comme p\u00e8lerins \u00e0 la Mecque pour pouvoir t\u00e9moigner ensuite qu&rsquo;ils ont \u00ab\u00a0fait Venise\u00a0\u00bb. <strong>Cette \u00ab\u00a0corpsification\u00a0\u00bb \u00e9trange, que d\u00e9crivait d\u00e9j\u00e0 Freud dans sa <\/strong><em><strong>Massenpsychologie<\/strong><\/em><strong> est en ce moment encore plus bizarre dans un autre lieu de culte oblig\u00e9 : devant le Pont des soupirs.<\/strong> De tous temps, les touristes se sont press\u00e9s sur le pont della Paglia qui est parall\u00e8le au c\u00e9l\u00e9brissime petit pont clos reliant le Palais des doges aux prisons. Ils regardent ou peut-\u00eatre \u00e9coutent ce symbole de la mis\u00e8re d&rsquo;exister, se contentant en secret de cet oxymore entre la grandeur \u00e9crasante et hautaine du palais du doge et ce petit pont \u00e0 son flanc o\u00f9 \u00e9taient rejet\u00e9s les restes, les sanies de la s\u00e9r\u00e9nissime. On comprend ce plaisir d&rsquo;un voyeur innocent de saisir la douleur au sein de la jouissance du pouvoir.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\">Aujourd&rsquo;hui c&rsquo;est autrement, le pont est en restauration depuis deux ans, de gigantesques panneaux publicitaires l&rsquo;encadrent, l&rsquo;ench\u00e2ssent, la fuite de perspective du canal que croise le pont est coup\u00e9e par une grande b\u00e2che bleue qui non sans impudence annonce : \u00ab\u00a0<span style=\"color: #0000cc;\"><strong>Il cielo dei sospiri<\/strong><\/span>\u00ab\u00a0. En effet, la b\u00e2che est bleue d&rsquo;azur parsem\u00e9e de petits nuages blancs, elle est l&rsquo;invention s\u00fbrement g\u00e9niale d&rsquo;un concepteur qui veut faire passer la pilule de la disparition du pont par l&rsquo;\u00e9rection d&rsquo;un ciel de plastique qui lui-m\u00eame encadre au dessus du pont et sur ses deux c\u00f4t\u00e9s et jusqu&rsquo;\u00e0 revenir sur la fa\u00e7ade du palais ducal des affiches vantant tel ou tel produit, telle ou telle marque. Les marques et les images promues ici changent r\u00e9guli\u00e8rement car le prix de la location \u00a0de cet emplacement doit \u00eatre fort cher. Il permet bien s\u00fbr d&rsquo;assurer le financement des travaux de r\u00e9paration du pont. C&rsquo;est un point de vue r\u00e9aliste. Ce que l&rsquo;on comprend moins peut \u00eatre, c&rsquo;est pourquoi les foules continuent de s&rsquo;agglutiner pour regarder, quoi ? Des affiches ? La disparition perceptible d&rsquo;un objet de \u00a0culte ? Ils regardent pourtant. Mais non, j&rsquo;ai trouv\u00e9 ce qu&rsquo;ils font : ils tournent le dos. Ils tournent le dos au bassin de Saint Marc, \u00e0 l&rsquo;\u00e9quilibre miraculeux de San Giorgio, \u00e0 la ligne lointaine du Lido et \u00e0 la promesse derri\u00e8re elle de la mer Adriatique.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><strong>Je me dis que ce tableau d&rsquo;un groupe de personnes qui tournent le dos a exactement la m\u00eame structure que le tableau de <span style=\"color: #ff0000;\">Giandomenico Tiepolo<\/span> qui se trouve au deuxi\u00e8me \u00e9tage du Ca Rezzonico <span style=\"color: #0000cc;\">Il Nuovo Mondo<\/span>.<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\">Sa composition est \u00e9nigmatique : une trentaine de personnes de dos regardent on ne se sait quoi. Seuls deux personnages sont de profil, le peintre et son p\u00e8re, en plus d&rsquo;un petit enfant qui est de face et d&rsquo;un <em>pulcinella<\/em> sur le cot\u00e9 qui cherche \u00e0 voir ce que les gens regardent. Il y a des commentaires multiples de ce tableau &#8211; un \u00e9crivain, Vincent Delerm, a m\u00eame \u00e9crit un roman \u00e0 partir du myst\u00e8re qu&rsquo;il d\u00e9gage -, la plupart conviennent que c&rsquo;est un \u00a0tableau pessimiste sur ce qui va se passer : on est en 1791, six ans avant la chute de la R\u00e9publique. \u00ab\u00a0L&rsquo;artiste semble observer d\u00e9courag\u00e9 la foule qui accourt vers le monde nouveau, \u00e0 la recherche de nouvelles illusions, d&rsquo;une vie fausse et artificielle\u00a0\u00bb, \u00e9crit par exemple Michelangelo Murano (<em>Civilisation des villas v\u00e9nitiennes<\/em>, 1999, \u00e9d. Des Victoires).<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><strong>En tout cas ces personnes de dos attendent manifestement quelque chose. \u00ab\u00a0<\/strong><span style=\"color: #0000cc;\"><strong>Ils parlent avec leur corps<\/strong><\/span><strong>\u00ab\u00a0, pour reprendre une expression de Jacques-Alain Miller concluant Pipol V.<\/strong> Que disent ces corps ? Que montre ce tableau ? <span style=\"color: #ff0000;\"><strong>Foucault<\/strong><\/span> <strong>dans son commentaire des M\u00e9nines<\/strong> &#8211; autre tableau c\u00e9l\u00e8bre &#8211; insistait en 1966 sur la place du sujet \u00e0 la fois regardant le tableau et \u00e0 la fois regard\u00e9 par lui. L&rsquo;axe principal provient d&rsquo;un petit miroir au fond qui renvoie le regard vers le sujet regardant. Ce sujet n&rsquo;est pas visible, il est \u00e9lid\u00e9 du tableau mais il en est pourtant le centre. Quarante trois ans plus tard <span style=\"color: #ff0000;\"><strong>Daniel Arasse<\/strong><\/span>, reprenant dans le bien nomm\u00e9 <em><strong>On n&rsquo;y voit rien<\/strong><\/em> l&rsquo;analyse de Foucault pr\u00e9cisait (p.209) qu&rsquo;on pouvait certes s&rsquo;int\u00e9resser au statut du sujet repr\u00e9sentant &#8211; point de d\u00e9part du texte de Foucault &#8211; mais qu&rsquo;on pouvait aussi s&rsquo;int\u00e9resser \u00e0 l&rsquo;objet repr\u00e9sent\u00e9 par la repr\u00e9sentation &#8211; il explique qu&rsquo;il y a un aspect \u00ab\u00a0historique\u00a0\u00bb de ce tableau ex\u00e9cut\u00e9 pour la gloire d&rsquo;un roi d&rsquo;autant plus grand qu&rsquo;il est invisible et qu&rsquo;il y a l&rsquo;aspect structural plus g\u00e9n\u00e9ral que d\u00e9crit Foucault qui donne \u00e0 ce tableau sa dimension intemporelle de chef d&rsquo;\u0153uvre. <strong>On pourrait dire que<\/strong>, de la m\u00eame fa\u00e7on que le plan des M\u00e9nines est en avant du\u00a0 tableau, le plan du Monde Nouveau &#8211; comme celui de la sc\u00e8ne du Pont &#8211; est en\u00a0 arri\u00e8re du tableau. <strong>On pourrait dire que<\/strong> Les Menines mettent en sc\u00e8ne la m\u00e9taphore du sujet et que le Nouveau Monde met en sc\u00e8ne la m\u00e9tonymie de l&rsquo;objet.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><strong>Le sens du tableau de Tiepolo c&rsquo;est : Quelle est la perspective ?<\/strong> Elle est pour les commentateurs \u00ab\u00a0classiques\u00a0\u00bb pessimiste. <span style=\"color: #0000cc;\"><strong>Elle est peut \u00eatre pourtant la possibilit\u00e9 d&rsquo;une terre nouvelle. Elle pourrait \u00eatre aujourd&rsquo;hui pour les spectateurs du pont une impasse, celle de la fascination devant les objets que la publicit\u00e9 propose \u00e0 leur consommation.<\/strong><\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><strong>Mais notons que Sollers a soigneusement choisi de ne pas mettre d&rsquo;entr\u00e9e \u00ab\u00a0Pont des soupirs\u00a0\u00bb dans son dictionnaire amoureux de Venise. Notons enfin qu&rsquo;hier on a enlev\u00e9 les b\u00e2ches. Le pont est r\u00e9par\u00e9. Les gens vont pouvoir retrouver leurs soupirs.<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><strong>Publi\u00e9 dans le N\u00b078 de Lacan Quotidien<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #ff0000;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><strong>Clin d\u2019\u0153il sur le <span style=\"color: #ff0000;\">Dictionnaire amoureux de Venise,<\/span> <span style=\"color: #0000cc;\">par Philippe Sollers<\/span> paru chez Plon.<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><strong>L\u2019INA propose d\u2019\u00e9couter, l\u2019entretien d\u2019Olivier Barrot avec Philippe Sollers depuis le caf\u00e9 \u00ab\u00a0Le Rostand\u00a0\u00bb dans le 6\u00e8me arrondissement de Paris, pour parler du sujet de son livre. <\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><strong>Des croquis de la ville illustrent leurs propos. <a href=\"http:\/\/www.dailymotion.com\/video\/xf29pt_phillipe-sollers-dictionnaire-amour_news\">Cliquez ici<\/a> pour le d\u00e9couvrir.<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\" align=\"CENTER\">Un monde nouveau par Pierre Str\u00e9liski<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">\n<p align=\"JUSTIFY\">Il y a \u00e0 Venise comme partout dans le monde sans doute, des agglutinements de foules \u00e0 certains endroits. 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