{"id":5122,"date":"2011-11-07T10:18:57","date_gmt":"2011-11-07T09:18:57","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lacanquotidien.fr\/blog\/?p=5122"},"modified":"2011-11-25T10:30:10","modified_gmt":"2011-11-25T09:30:10","slug":"les-nouveaux-desordres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/2011\/11\/les-nouveaux-desordres\/","title":{"rendered":"LES NOUVEAUX DESORDRES"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\" align=\"JUSTIFY\">\u00a0<span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><strong>Castellucci <em>for ever <\/em><span style=\"color: #0000cc;\"><em>par Marie-H\u00e9l\u00e8ne Brousse<\/em><\/span><\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>J\u2019ai beaucoup questionn\u00e9 la haine, ces temps ci, celle des autres \u00e9videmment. Eh bien, elle m\u2019est retomb\u00e9e dessus, selon les lois implacables du g\u00e9nitif en fran\u00e7ais. <\/strong><\/span><span style=\"color: #0000cc;\"><strong>J\u2019ai la haine cette semaine.<\/strong><\/span> <!--more-->Elle s\u2019est d\u00e9clench\u00e9e \u00e0 partir de la crainte comme il se doit. Les int\u00e9gristes musulmans mettent le feu \u00e0 un journal que je ne lis pas, les int\u00e9gristes catholiques se d\u00e9chainent contre le spectacle d\u2019un homme de th\u00e9\u00e2tre dont c\u2019est peu dire que j\u2019appr\u00e9cie son activit\u00e9 cr\u00e9atrice. Et voil\u00e0\u00a0! <strong>Je crains pour la libert\u00e9 d\u2019expression<\/strong> (c\u2019est la phrase de Beaumarchais en t\u00eate du Figaro qui me fait respecter ce journal duquel je ne m\u2019oriente pas), et donc je hais ceux qui la r\u00e9cusent. Ce qui conduit \u00e0 cette phrase de Saint-Just qui m\u2019a arr\u00eat\u00e9e d\u00e8s la premi\u00e8re fois que je l\u2019ai lue \u00e0 l\u2019adolescence\u00a0: \u00ab\u00a0<strong>Pas de libert\u00e9 pour les ennemis de la libert\u00e9<\/strong>\u00a0\u00bb, version \u00e9thique du paradoxe du barbier de Russell. S\u2019agit-il de la m\u00eame libert\u00e9 dans les deux cas\u00a0? La m\u00e9thode lacanienne de l\u2019aphorisme compl\u00e9t\u00e9 est ici utile.\u00a0 Si je compl\u00e8te de la fa\u00e7on suivante\u00a0: Pas de libert\u00e9 (d\u2019action) pour les ennemis de la libert\u00e9 (de pens\u00e9e), que se passe-t-il\u00a0? Je s\u00e9pare la pens\u00e9e de l\u2019action, ce qui rend tout le monde impuissant et livr\u00e9 aux chim\u00e8res du sens.\u00a0 Si je compl\u00e8te de la fa\u00e7on suivante\u00a0: pas de libert\u00e9 d\u2019acte criminel aux ennemis de la libert\u00e9 de dire, c\u2019est un truisme\u00a0: le crime\u00a0, d\u00e9fini par la Loi, est comme tel interdit et li\u00e9 \u00e0 un ch\u00e2timent. Mais le dire ou l\u2019\u00e9criture sont aussi des actes. Mettre le feu au si\u00e8ge d\u2019un journal est un acte criminel qui dans un \u00e9tat de droit n\u2019a pas de circonstances att\u00e9nuantes. Emp\u00eacher ou tenter d\u2019emp\u00eacher une repr\u00e9sentation th\u00e9\u00e2trale par la force tombe sous le m\u00eame article de loi.\u00a0 Et emp\u00eacher la publication et la diffusion de Mein Kampf\u00a0? Et interdire la diffusion de l\u2019\u00e9volutionnisme darwinien comme c\u2019est la loi dans certains \u00e9tats des USA\u00a0? <strong>Cette question est une aporie relevant de la rencontre impossible entre la logique et le langage, ou, pour le dire autrement, qui r\u00e9sulte du fait mis en \u00e9vidence par la psychanalyse que, chez les parl\u00eatres, la jouissance est interne au symbolique. Pour traiter cet impossible d\u2019une limite qui est en fait une b\u00e9ance, les pouvoirs politiques disposent d\u2019un certain nombre d\u2019outils\u00a0: les Lois ou l\u2019Arbitraire ou les deux, le Ch\u00e2timent par l\u2019emploi r\u00e9gl\u00e9 ou non de la force, la Surveillance toujours.<\/strong> <\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\">Saint-Just avait fait doublement l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019arbitraire contre la libert\u00e9, quand il fut envoy\u00e9 en maison de correction sur Lettre de cachet \u00e0 la demande de sa m\u00e8re,\u00a0 et quand le p\u00e8re de la jeune femme qu\u2019il aimait, refusant sa demande, avait mari\u00e9 celle-ci \u00e0 un autre dans la h\u00e2te, ce qui n\u2019emp\u00eacha pas la jeune femme de s\u2019enfuir, et de quitter le dit mari pour venir retrouver l\u2019homme qu\u2019elle aimait. Les ennemis de la libert\u00e9 avaient pour lui ces visages l\u00e0, de la m\u00e8re, du p\u00e8re et du Roi. La cause qu\u2019il d\u00e9fendait, celle de la libert\u00e9 individuelle contre l\u2019ordre patriarcal a triomph\u00e9\u00a0: pas de libert\u00e9 pour les ennemis de la libert\u00e9 de l\u2019individu. Aujourd\u2019hui, les pouvoirs se trouvent en difficult\u00e9 dans l\u2019exercice de leur outils\u00a0: difficult\u00e9 de l\u00e9gif\u00e9rer qui, devenue universelle (imp\u00e9ratif du tout l\u00e9gif\u00e9rer pour limiter la puissance de chacun car la puissance a d\u00e9sert\u00e9 la hi\u00e9rarchie pour se r\u00e9fugier dans les individus), s\u2019affole de ce qu\u2019elle appelle \u00ab\u00a0vide juridique\u00a0\u00bb, difficult\u00e9 de ch\u00e2tier (m\u00eame au sein de la famille le ch\u00e2timent est remis en cause puisque les parents ne sont plus assimil\u00e9s \u00e0 un pouvoir mais \u00e0 des devoirs), difficult\u00e9 de surveiller, toutes les cam\u00e9ras du monde ne voient rien, comme G. Wacjman l\u2019a montr\u00e9 dans son dernier livre. <\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><strong>Les techno-sciences ont en effet accompli une r\u00e9volution, ou un bond en avant, qui a transform\u00e9 quantitativement et donc qualitativement le lien social.<\/strong> Internet, les r\u00e9seaux, les blogs, ont totalement modifi\u00e9 \u00ab\u00a0le commerce interhumain\u00a0\u00bb qui, comme le d\u00e9veloppe Jacques-Alain Miller, est pass\u00e9 des individus des Lumi\u00e8res, encore d\u00e9finis comme citoyens, c\u2019est-\u00e0-dire encore li\u00e9s \u00e0 un centre qui est la R\u00e9publique, aux uns \u00e9pars, sans autre lien que le partage de modalit\u00e9s de jouissance, qui se regroupent de fa\u00e7on \u00e9ph\u00e9m\u00e8re sous des signifiants-ma\u00eetre concurrents, en des \u00ab\u00a0minorit\u00e9s\u00a0\u00bb plus ou moins actives. <strong>Le parl\u00eatre d\u2019aujourd\u2019hui n\u2019est plus l\u2019individu des Lumi\u00e8res et la nouvelle d\u00e9mocratie n\u2019a plus grand chose \u00e0 voir avec la R\u00e9publique, que ce soit celle de Saint-Just ou que ce soit la Troisi\u00e8me, dont provient justement la la\u00efcit\u00e9. Elle n\u2019\u00e9tait que le r\u00e9sultat d\u2019une n\u00e9gociation entre des forces qui n\u2019existent plus dans un monde devenu global. <\/strong>L\u2019\u00e9poque est donc nouvelle et chaotique. Elle donne donc prise \u00e0 un d\u00e9sir de revenir en arri\u00e8re. Parce qu\u2019elle est une \u00e9poque de changement, d\u2019un changement craint qui angoisse, elle est une \u00e9poque potentiellement r\u00e9actionnaire\u00a0: les int\u00e9grismes, musulman, chr\u00e9tien, juif, et cognitivo-comportementaliste, s\u2019activent. Ils sont candidats \u00e0 la prise de pouvoir, ils ont le sens avec eux, le bon, le mortel. Ils veulent clore la question de la v\u00e9rit\u00e9 qui, comme une plaie, s\u2019est rouverte sur les bords des antiques cicatrices.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><strong>C\u2019est dans ces pens\u00e9es que je suis all\u00e9e, dimanche soir, au th\u00e9\u00e2tre, un peu triste que le plaisir que j\u2019avais \u00e0 l\u2019id\u00e9e de voir le nouveau spectacle d\u2019un artiste majeur \u00e9tait assombri par ma haine et la n\u00e9cessit\u00e9 de la passer au crible de l\u2019analyse, encore et toujours. Castellucci, puisque c\u2019est de son dernier spectacle qu\u2019il s\u2019agissait, a \u00e9t\u00e9, \u00e0 Paris, et LQ s\u2019en est fait l\u2019\u00e9cho et le d\u00e9fenseur, la cible de l\u2019int\u00e9grisme, de sa calomnie et de sa violence hors les lois de la R\u00e9publique.<\/strong> Il s\u2019en \u00e9tonnait d\u2019ailleurs, puisque son spectacle n\u2019a donn\u00e9 lieu \u00e0 ce genre de r\u00e9action qu\u2019en France. Mais la France, ne l\u2019oublions pas, a \u00e9t\u00e9 la fille a\u00een\u00e9e de l\u2019Eglise et elle est aujourd\u2019hui une terre de conqu\u00eate de l\u2019Islam. Les int\u00e9gristes chr\u00e9tiens y ont conserv\u00e9, m\u00eame condamn\u00e9s par Rome, une \u00e9glise, Saint Nicolas du Chardonnet\u00a0; vous voyez, pr\u00e8s de la Mutu, en plein cinqui\u00e8me arrondissement. L\u2019Archev\u00eaque de Paris, le Cardinal Andr\u00e9 Vingt-Trois, disait d\u2019ailleurs sur Radio Notre-Dame le 29 octobre \u00e0 propos de ces factieux \u00ab\u00a0On est en face de gens qui sont organis\u00e9s pour des manifestations de violence\u00a0\u00bb et ajoutait \u00e0 propos des \u00ab\u00a0idiots\u00a0\u00bb qui les suivent de \u00ab\u00a0bonne foi\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0Ce n\u2019est pas parce qu\u2019ils sont de bonne foi\u00a0 que ce qu\u2019ils font est juste. Leur appartenance \u00e0 des groupes politis\u00e9s et tr\u00e8s militants y compris sur le plan religieux, ne favorise pas leur formation, mais au contraire les d\u00e9forme.\u00bb Que le pape actuel leur soit indulgent, l\u2019Archev\u00eaque ne le mentionne pas.\u00a0 Mais sa remarque sur la foi ne manque pas de sel. Il y a foi et foi, et la bonne n\u2019est pas toujours la meilleure.\u00a0 <\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><strong>Arriv\u00e9e au Cent-quatre, lieu o\u00f9 se donnait la repr\u00e9sentation, les retomb\u00e9es du terrorisme se faisaient sentir\u00a0: abondance de cars de CRS\u00a0; distribution bon enfant de tract par le PCF\u00a0: \u00ab\u00a0Pour la libert\u00e9 de cr\u00e9ation et la d\u00e9fense du service public de la culture\u00a0\u00bb, libell\u00e9 ne reculant devant l\u2019audace et l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 d\u2019une contradiction dans les termes\u00a0; et puis les fouilles au corps, le vestiaire obligatoire, le portique d\u00e9tecteur de m\u00e9tal, comme \u00e0 l\u2019a\u00e9roport. <\/strong>Nous voulons rester en vie, les int\u00e9gristes nous la pourrissent. Je me suis assise dans une petite salle. Une employ\u00e9e du Cent-quatre a lu l\u2019arr\u00eat\u00e9 de loi, dit qu\u2019elle serait appliqu\u00e9e avec la plus grande rigueur et que si on voulait quitter la salle pendant le spectacle on serait raccompagn\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la sortie par le personnel.\u00a0 Les spectateurs avaient donc \u00e0 \u00eatre prot\u00e9g\u00e9s et parmi eux pouvait s\u2019infiltrer l\u2019ennemi. C\u2019est vrai et c\u2019est une cons\u00e9quence de la rupture de l\u2019\u00e9tat de droit. <\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #0000cc;\"><strong>Castellucci a \u00e9t\u00e9 pour moi une rencontre d\u00e9cisive<\/strong><\/span>, <strong>il y a de nombreuses ann\u00e9es maintenant, avec son spectacle inou\u00ef, Jules C\u00e9sar<\/strong>. Le corps y occupait une place in\u00e9dite, ainsi que la voix. Une cam\u00e9ra plac\u00e9e dans la gorge d\u2019un des acteurs projetait sur un \u00e9cran en haut les mouvements de la glotte, l\u2019h\u00e9lium respir\u00e9 par un autre en modifiait le son, les corps ob\u00e8se, vieux, ou anorexiques pr\u00e9sentaient la chair et non l\u2019image, sans que soit alt\u00e9r\u00e9e la trame shakespearienne, car je n\u2019ai jamais vu au th\u00e9\u00e2tre une mise en sc\u00e8ne plus vraie de bataille, rendue uniquement par des sons et des lumi\u00e8res. Extr\u00eame r\u00e9alisme donc et\u00a0 surgissement d\u2019une \u00e9nigme l\u00e0 o\u00f9 l\u2019histoire tend au sens. La virtuosit\u00e9 et l\u2019habilet\u00e9 technique de l\u2019art th\u00e9\u00e2tral permettent seules ces performances. Apr\u00e8s cette rencontre inoubliable, j\u2019ai dans la mesure du possible tout fait pour assister \u00e0 la progression de ce travail. <strong>A Rome, une autre repr\u00e9sentation, courte comme les s\u00e9ances lacaniennes, me fit d\u00e9monstration par un effet subjectif obtenu chez tous les spectateurs du pouvoir d\u2019ordonnancement de la forme du corps humain et du son de la voix\u00a0: v\u00e9rification live de la th\u00e9orie lacanienne de la dimension de l\u2019Imaginaire. Bref <\/strong><span style=\"color: #0000cc;\"><strong>c\u2019est le th\u00e9\u00e2tre\u00a0 de l\u2019objet et du r\u00e9el<\/strong><\/span><strong>, le sens y appara\u00eet comme simple effet, d\u2019ailleurs \u00e9nigmatique et fragmentaire, en tout cas remis \u00e0 la charge du spectateur.<\/strong> J\u2019ai eu \u00e0 Rimini, ville tr\u00e8s proche de l\u2019endroit o\u00f9 est install\u00e9e la Compagnie Rafaelle Sanzio, la chance de participer \u00e0 un d\u00e9bat avec lui, organis\u00e9 par nos coll\u00e8gues de la SLP Loretta Biondi et Maria Antonella Del Monaco, avec la participation d\u2019Adele Succetti. Nous avions parl\u00e9, \u00e0 propos d\u2019Hamlet qu\u2019il avait mont\u00e9, de Lacan qu\u2019il connaissait. Il \u00e9tait clair et affirmait tranquillement sa conception du th\u00e9\u00e2tre. Nous avions parl\u00e9 des objets et du corps et la langue lacanienne n\u2019\u00e9tait pas \u00e9trang\u00e8re \u00e0 la sienne. Cette ann\u00e9e nous allons nous retrouver \u00e0 Rimini en janvier 2012 pour une autre conversation entre la psychanalyse et l\u2019art du th\u00e9\u00e2tre, cette fois avec sa Compagnie.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><strong>Je me suis assise. La sc\u00e8ne et le d\u00e9cor \u00e9taient visibles\u00a0: un plateau blanc, un int\u00e9rieur moderne, canap\u00e9, meuble t\u00e9l\u00e9, un tapis, une table et deux chaises, un lit et une table de nuit, tout cela blanc comme le parquet de la pi\u00e8ce. Au fond une gigantesque image du visage du Christ, d\u2019Antonello di Messina.<\/strong> Le titre de la pi\u00e8ce, qui dure 50 minutes, est \u00ab\u00a0Sur le concept du visage du fils de Dieu\u00a0\u00bb. Ce visage nous regarde et surplombe l\u2019int\u00e9rieur minimaliste de type revue de d\u00e9coration. Un p\u00e8re, vieux de cette vieillesse que nous fait la science m\u00e9dicale, malade, impotent, v\u00e9g\u00e9tant dans un monde innommable. On le pose devant la t\u00e9l\u00e9 qui tourne le dos aux spectateurs qui n\u2019en captent que les \u00e9clats lumineux al\u00e9atoires et les paroles, bruit inarticul\u00e9s. On lui met un casque pour qu\u2019il n\u2019y \u00e9chappe pas. C\u2019est la premi\u00e8re interpr\u00e9tation. <strong>Le vieux g\u00e2teux devant sa t\u00e9l\u00e9, c\u2019est le spectateur en g\u00e9n\u00e9ral.<\/strong> Il marmonne et ses mains sont agit\u00e9es de mouvements vagues. Un fils, bien coiff\u00e9, costume cravate. Il met un mot dans une enveloppe, v\u00e9rifie son t\u00e9l\u00e9phone portable.\u00a0 Il va partir travailler et avant il donne \u00e0 son p\u00e8re des gouttes, un rem\u00e8de inutile sans doute et deux comprim\u00e9s. Il dit, absorb\u00e9 dans ce qu\u2019il fait\u00a0: \u00ab\u00a0Papa. \u2026Papa\u2026Ca va Papa\u00a0? Comment vas-tu ce matin\u00a0? Qu\u2019est-ce qu\u2019il y a \u00e0 la t\u00e9l\u00e9\u00a0?\u00a0\u00bb Il n\u2019attend pas vraiment de r\u00e9ponse.\u00a0 Il parle plus qu\u2019il ne parle \u00e0 un \u00ab\u00a0lui\u00a0\u00bb si v\u00e9g\u00e9tatif. Et puis, le vieux commence \u00e0 se vider. Et le fils \u00e0 nettoyer, le p\u00e8re et le mobilier\u2026 \u00ab\u00a0Je vais changer ta couche\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Pardon, pardon, je suis d\u00e9sol\u00e9\u00a0\u00bb marmonne le p\u00e8re. \u00ab\u00a0Tu n\u2019as pas \u00e0 t\u2019excuser\u00a0\u00bb r\u00e9p\u00e8te le fils. Sc\u00e8ne d\u2019un r\u00e9alisme insoutenable, sans violence des personnages, sc\u00e8ne que tous ceux d\u2019entre nous qui ont \u00e9t\u00e9 dans des maisons de retraite pour le grand \u00e2ge reconnaissent. Entre le p\u00e8re et le fils, rien que d\u2019humain. Et puis le p\u00e8re continue \u00e0 se vider, la merde \u00e9chappe au contr\u00f4le du fils, au sopalin, aux gants de latex, au sac poubelle, \u00e0 la couche, \u00e0 l\u2019\u00e9ponge, l\u2019eau devient sale, le d\u00e9cor blanc est macul\u00e9, le fils est d\u00e9fait. La merde les emporte. L\u00e0 aussi interpr\u00e9tation possible\u00a0: le monde humain et ses d\u00e9chets, plastiques, \u00e9lectroniques, nucl\u00e9aires\u2026 <strong>La merde de nos objets, la merde des <\/strong><em><strong>lathouses<\/strong><\/em><strong>, notre nouveau ma\u00eetre, celui qui va d\u00e9cider du sort de l\u2019humanit\u00e9\u2026 Le P\u00e8re, il ch\u2026 et il demande pardon\u00a0: il n\u2019est plus qu\u2019un organisme qui s\u2019excuse de vivre. A deux reprises cependant il r\u00e9pond \u00e0 son fils.\u00a0 Deux signifiants surgissent qui le repr\u00e9sentent donc comme sujet\u00a0: \u00ab\u00a0les\u2026les\u2026animaux\u00a0\u00bb<\/strong>\u00a0: il est un animal malade. Puis \u00e0 son fils qui lui dit \u00ab\u00a0 Ce soir Tata viendra nous voir\u00a0\u00bb,\u00a0 il r\u00e9pond \u00ab\u00a0Mais je m\u2019en fous de Tata\u00a0\u00bb\u00a0: <strong>un animal qui s\u2019en fout, qui est sorti du lien.<\/strong> <\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><strong>Et tout cela sous le regard vide du Christ<\/strong>. Quand le fils renonce et dispara\u00eet de la sc\u00e8ne, que le vieux, pr\u00e8s du lit, du plancher et de lui-m\u00eame salis, rentre dans l\u2019ombre, cette belle image harmonieuse du visage du Christ commence \u00e0 \u00eatre attaqu\u00e9e de l\u2019int\u00e9rieur (c\u00f4t\u00e9 coulisse) par une action sans auteur visible\u00a0; les spectateurs la voient se d\u00e9former, puis se maculer \u00e0 l\u2019envers, puis se d\u00e9chirer jusqu\u2019\u00e0 dispara\u00eetre en lambeaux et laisser voir le texte suivant en lettre d\u2019imprimerie \u00e9normes, blanches sur noir\u00a0: \u00ab\u00a0<span style=\"color: #ff0000;\"><strong>You are my sheperd<\/strong><\/span>\u00a0\u00bb et moins lumineuses, apparaissant\/disparaissant\u00a0:\u00a0 \u00ab\u00a0not\u00a0\u00bb. To be or not to be, \u00e9cho d\u2019un Hamlet m\u00e9morable, appliqu\u00e9 cette fois \u00e0 l\u2019Autre \u00ab\u00a0<span style=\"color: #ff0000;\"><strong>You are or you are not.<\/strong><\/span>\u00a0\u00bb <strong>Le sujet ne se demande plus s\u2019il est, le manque \u00e0 \u00eatre est pass\u00e9 par l\u00e0, il sait qu\u2019il est \u00ab\u00a0 ses objets\u00a0\u00bb, comme le dit Lacan, qu\u2019il n\u2019a d\u2019\u00eatre que de cette jouissance de vivant, de corps vivant qui se remplit et se vide et que la m\u00e9decine maintient dans l\u2019\u00e9tat de l\u2019enchanteur pourrissant. La question porte cette fois sur l\u2019\u00eatre de l\u2019Autre\u00a0: existe, existe pas\u00a0? <\/strong>Les deux, al\u00e9atoirement, en ce moment. <span style=\"color: #0000cc;\"><strong>Une fois de plus l\u2019art et la psychanalyse se retrouvent sur la m\u00eame voie.<\/strong><\/span> Une <em>voie<\/em> <em>pas sans risque <\/em>pour ceux qui parlent en leur nom, qui veulent savoir quelque chose du r\u00e9el, encore, par ces temps de volont\u00e9 d\u2019ignorance et de retour en arri\u00e8re.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><strong>Publi\u00e9 dans le N\u00b082 de Lacan Quotidien<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\" align=\"JUSTIFY\">\u00a0Castellucci for ever par Marie-H\u00e9l\u00e8ne Brousse<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">J\u2019ai beaucoup questionn\u00e9 la haine, ces temps ci, celle des autres \u00e9videmment. Eh bien, elle m\u2019est retomb\u00e9e dessus, selon les lois implacables du g\u00e9nitif en fran\u00e7ais. J\u2019ai la haine cette semaine. <\/p>\n","protected":false},"author":9,"featured_media":5123,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[19,498],"tags":[831,827,828,829,63,809,757,830],"class_list":["post-5122","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chroniques","category-varia-2","tag-antonello-di-messina","tag-castellucci","tag-haine","tag-liberte-dexpression","tag-marie-helene-brousse","tag-parletre","tag-saint-just","tag-techno-science"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5122","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/9"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=5122"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5122\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5648,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5122\/revisions\/5648"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media\/5123"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5122"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5122"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5122"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}