{"id":5965,"date":"2011-11-25T00:02:45","date_gmt":"2011-11-24T23:02:45","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lacanquotidien.fr\/blog\/?p=5965"},"modified":"2011-12-15T08:11:51","modified_gmt":"2011-12-15T07:11:51","slug":"premiers-arpentages-du-seminaire-v","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/2011\/11\/premiers-arpentages-du-seminaire-v\/","title":{"rendered":"Premiers arpentages du S\u00e9minaire V"},"content":{"rendered":"<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><strong>Premiers arpentages du S\u00e9minaire V\u00a0<\/strong><\/span><\/span><span style=\"color: #ff0000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><strong>par Jacques-Alain Miller<!--more--> <\/strong><\/span><\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>Ces commentaires ont \u00e9t\u00e9 prononc\u00e9s par Jacques-Alain Miller au s\u00e9minaire Diva du 17\u00a0septembre 2011. Ils ont accompagn\u00e9 deux expos\u00e9s consacr\u00e9s aux <\/em>Formations de l\u2019inconscient [Seuil, 1998]\u00a0<em>: le premier, d\u2019Aur\u00e9lie Pfauwadel, portait sur la fonction du p\u00e8re dans \u00ab\u00a0Les trois temps de l\u2019\u0152dipe\u00a0\u00bb (chapitres X et XI<\/em> <em>du S\u00e9minaire V)\u00a0; le second, d\u2019Ana\u00eblle Lebovits-Quenehen, sur les termes de d\u00e9sir et de jouissance dans le chapitre XIV.<\/em><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>Invit\u00e9e \u00e0 ce s\u00e9minaire, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 saisie par le fait qu\u2019il y avait l\u00e0 une v\u00e9ritable mine \u00e9pist\u00e9mologique et m\u00e9thodologique, fort utile pour tout(e) un(e) chacun(e). Il aurait \u00e9t\u00e9 dommage d\u2019en priver les lecteurs et les lectrices de <\/em>Lacan quotidien. <em>Comment Lacan construit-il son propos\u00a0? Comment attraper le fil qui l\u2019anime dans l\u2019avanc\u00e9e de son S\u00e9minaire\u00a0? \u00c0 quelles conditions pouvons-nous faire fruit de ses \u00e9nigmes et en extraire quelque chose\u00a0? Et, nous-m\u00eames, comment nous y prenons-nous pour b\u00e2tir nos interventions\u00a0? En \u00e9tablissant le texte que l\u2019on trouvera ci-dessous, il m\u2019est apparu que ces commentaires composaient un ensemble. C\u2019est donc sous cette forme que je l\u2019ai soumis \u00e0 J.-A. Miller, qui en a accept\u00e9 la publication.<\/em><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>Pascale Fari<\/em><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><strong>Du th\u00e9\u00e2tre \u00e0 la structure<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\">Dans les trois temps de l\u2019\u0152dipe tels que Lacan les d\u00e9veloppe dans ce S\u00e9minaire, la m\u00e8re a la figure d\u2019un Autre capricieux, jusqu\u2019\u00e0 ce que le p\u00e8re intervienne pour remettre de l\u2019ordre \u2013 c\u2019est un raisonnement qui pr\u00e9suppose l\u2019existence d\u2019un Autre de l\u2019Autre. J\u2019avais jadis \u00e9voqu\u00e9 le caprice, l\u2019image que l\u2019on en a, le fantasme du caprice f\u00e9minin\u00a0: le r\u00e9el sans loi, c\u2019est le r\u00e9el capricieux, et, \u00e0 l\u2019occasion, celui des femmes avec lesquelles on ne sait pas sur quel pied danser. Dans une universit\u00e9 nord-am\u00e9ricaine, reprendre ces termes sans toutes les pr\u00e9cautions de rigueur serait passible d\u2019\u00e9jection\u00a0!<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\">C\u2019est comme dans la chanson de Charles Trenet, <em>Papa pique et maman coud<\/em>. Dans ces chapitres, les r\u00f4les apparaissent tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment r\u00e9partis\u00a0: la m\u00e8re s\u2019occupe de l\u2019enfant, prend soin de son corps, et le p\u00e8re rentre du travail, enfile ses chaussons, \u00e9coute la radio\u2026 Toute une \u00e9poque\u00a0! On savait qui faisait quoi. En 1966, je n\u2019aurais jamais eu l\u2019id\u00e9e de donner un bain \u00e0 mes enfants. Aujourd\u2019hui, les p\u00e8res tiennent absolument \u00e0 talquer leurs enfants, ils prennent un cong\u00e9 paternit\u00e9 pendant que leur femme travaille. Quarante-cinq ans plus tard, cela ne tient plus de la m\u00eame mani\u00e8re\u00a0: les choses ont quand m\u00eame beaucoup \u00e9volu\u00e9 \u2013 et dans un sens tr\u00e8s lacanien en quelque sorte. Lacan s\u2019\u00e9tait d\u2019ailleurs questionn\u00e9 sur la participation des p\u00e8res \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience de la couvade dans certaines populations dites primitives. Mais quel sera le rapport du b\u00e9b\u00e9-\u00e9prouvette avec l\u2019\u00e9prouvette et avec sa m\u00e8re\u2026\u00a0? Des exp\u00e9riences de neurosciences sont parvenues \u00e0 la conclusion que quelqu\u2019un doit regarder le b\u00e9b\u00e9 et lui parler, parce que c\u2019est bon pour ses neurones. Lacan \u00e9tait arriv\u00e9 avec des moyens plus empiriques \u00e0 l\u2019id\u00e9e que le sujet doit en effet \u00eatre pris dans le d\u00e9sir de l\u2019Autre.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\">La m\u00e8re qui dit <em>Respecte ton p\u00e8re, respecte la parole de ton p\u00e8re, etc.<\/em>, tout cela est un th\u00e9\u00e2tre, en un sens. L\u2019important est que Lacan aborde les choses en structuraliste. On aura beau m\u2019expliquer que c\u2019est d\u00e9pass\u00e9, que c\u2019est d\u2019une autre \u00e9poque, la grandeur de la chose reste de distinguer l\u2019\u00e9l\u00e9ment et sa place dans un syst\u00e8me, sa fonction. Une place peut \u00eatre occup\u00e9e par des \u00e9l\u00e9ments diff\u00e9rents, qui assument d\u00e8s lors une fonction ne tenant pas \u00e0 leur substance. C\u2019est l\u2019exemple de la lettre vol\u00e9e qui f\u00e9minise celui qui en est le d\u00e9tenteur, d\u2019abord la Reine, puis le ministre, puis Dupin\u00a0; la lettre a un certain pouvoir et votre substance en est transform\u00e9e. Aux \u00eatres de chair, se superpose une grille, un syst\u00e8me de places, lesquelles modifient la substance de l\u2019\u00eatre. Il arrive, par exemple, qu\u2019un manager intraitable se transforme en loque lorsqu\u2019il se retrouve au ch\u00f4mage, car, en perdant le signifiant \u00ab\u00a0poste de travail\u00a0\u00bb, il a perdu quelque chose d\u2019essentiel\u00a0; ou encore qu\u2019un glorieux personnage se d\u00e9compose apr\u00e8s que sa femme l\u2019a quitt\u00e9.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\">L\u2019univers structuraliste <em>d\u00e9substantialise<\/em>, en effet. Moyennant quoi, une fois pos\u00e9e cette armature faite d\u2019\u00e9l\u00e9ments, de places et de fonctions, ce qui l\u2019occupe, la remplit, les couleurs, les chairs\u2026 est d\u2019autant plus int\u00e9ressant. Votre objet r\u00e9pond certes \u00e0 telles et telles sp\u00e9cifications, mais la fa\u00e7on dont les choses s\u2019incarnent est toujours pleine de surprises, de d\u00e9couvertes. On a parfois accus\u00e9 les structuralistes de ne pas aimer l\u2019histoire. Au contraire\u00a0! Il est passionnant de suivre l\u2019apparition des structures dans l\u2019histoire, leur incarnation en fonction des contingences. Dans <em>Vie de Lacan<\/em>, j\u2019\u00e9voque la floculation ou la pr\u00e9cipitation du discours de la science au dix-septi\u00e8me si\u00e8cle. En Angleterre, cela prend la forme d\u2019une pr\u00e9cipitation de particules en un solide\u00a0: la premi\u00e8re Acad\u00e9mie scientifique est un <em>club <\/em>\u2013 que faire d\u2019autre en Angleterre\u00a0?! \u2013, la Royal Society of London for the Improvement of Natural Knowledge\u00a0; les premiers physiciens \u00e9taient des <em>Gentlemen<\/em>, qui, n\u2019ayant pas les moyens de refaire l\u2019exp\u00e9rience du voisin, devaient avoir foi en sa parole.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><strong>Le jardin \u00e0 la fran\u00e7aise du texte freudien<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\">La premi\u00e8re difficult\u00e9 que Lacan cherche \u00e0 r\u00e9soudre est de cerner la construction freudienne\u00a0: qu\u2019est-ce que Freud a saisi, attrap\u00e9, apport\u00e9\u00a0? En l\u2019occurrence, qu\u2019il y a d\u2019abord une pr\u00e9valence de la m\u00e8re. De ce premier objet qu\u2019est la m\u00e8re, l\u2019investissement du sujet se d\u00e9place, dans un deuxi\u00e8me temps, sur le p\u00e8re.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\">La mati\u00e8re premi\u00e8re du S\u00e9minaire V, c\u2019est le texte de Freud \u2013 riche, bien entendu de l\u2019exp\u00e9rience de Lacan, mais parce qu\u2019il l\u2019accroche \u00e0 ce fil. Derri\u00e8re son d\u00e9veloppement, il y a en quelque sorte son d\u00e9sir de mettre Freud en forme. Son usage de l\u2019opposition m\u00e9taphore\u00a0\/\u00a0m\u00e9tonymie est tr\u00e8s puissant, mais implique un certain for\u00e7age. La m\u00e8re est la Reine, non pas de la nuit, mais de l\u2019imaginaire\u00a0; ce n\u2019est plus <em>Papa pique et maman coud<\/em>, c\u2019est papa symbolique \u2013 presque <em>pique<\/em>\u2026 \u2013 et maman imaginaire. Or, pour que la m\u00e9taphore fonctionne, il faut transformer la m\u00e8re en signifiant. Lacan parvient \u00e0 r\u00e9soudre cette difficult\u00e9 en se servant des va-et-vient de la m\u00e8re, qu\u2019il assimile \u00e0 un signifiant qui appara\u00eet et dispara\u00eet. C\u2019est une solution \u00e9l\u00e9gante au probl\u00e8me. C\u2019est tr\u00e8s fort\u00a0! Qui va nier qu\u2019il ne faut pas que la m\u00e8re reste trop aupr\u00e8s de l\u2019enfant, et que, sinon, \u00e7a ne va pas\u00a0? C\u2019est tr\u00e8s juste. Mais il ne faut pas perdre de vue le probl\u00e8me qu\u2019il devait r\u00e9soudre\u00a0: le terme \u00ab\u00a0DM\u00a0\u00bb \u2013 D\u00e9sir de la M\u00e8re \u2013 est une cheville pour que la formule de la m\u00e9taphore fonctionne. Je ne dis pas que cela ne tient pas, je ne dis pas que c\u2019est faux, je ne dis pas que ce n\u2019est pas \u00e9clairant, mais cela n\u2019a pas la m\u00eame consistance que le p\u00e8re symbolique. Par la suite, Lacan n\u2019aura plus recours \u00e0 cette \u00e9quivalence entre le d\u00e9sir de la m\u00e8re et le battement signifiant absence\u00a0\/\u00a0pr\u00e9sence.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\">Alors que Lacan \u00e9voque l\u2019enfant en termes d\u2019<em>assujet<\/em>, le premier assujet ici, c\u2019est lui\u00a0: il est assujetti au texte de Freud. Et, dans la for\u00eat freudienne, il taille, comme il le dit, un jardin \u00e0 la fran\u00e7aise. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, on critiquait Freud au motif que le style germain, les brumes du Nord, c\u2019\u00e9tait trop loin du soleil de la M\u00e9diterran\u00e9e, ce n\u2019\u00e9tait pas pour les Latins, cela ne convenait pas au go\u00fbt fran\u00e7ais. Lacan n\u2019a jamais donn\u00e9 dans ce travers. C\u2019\u00e9tait cependant l\u2019opinion d\u2019\u00c9douard Pichon \u2013 celui du <em>Damourette et Pichon<\/em> \u2013, qui n\u2019\u00e9tait pas seulement linguiste, mais aussi analyste\u00a0; ce maurrassien pensait qu\u2019il fallait styliser, franciser, Freud, de la m\u00eame mani\u00e8re que les Chinois pensent aujourd\u2019hui qu\u2019il faut siniser Freud et Lacan. Lacan, au contraire, a lu Freud en allemand, il s\u2019est mis \u00e0 l\u2019\u00e9cole de son texte. Il n\u2019a pas essay\u00e9 de le franciser, mais il y a apport\u00e9 un ordre, disons, classique, au point de dire qu\u2019il en faisait un jardin \u00e0 la fran\u00e7aise, avec des all\u00e9es bien droites, de grandes perspectives, des angles taill\u00e9s net \u2013 ce qui est quand m\u00eame un comble de la libert\u00e9 spirituelle.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\">Sa mati\u00e8re premi\u00e8re, c\u2019est donc le texte de Freud. Pour le reste, on ne lit pas \u00e7a en se disant\u00a0: \u00ab\u00a0Mais o\u00f9 est donc mon identification\u00a0?\u00a0\u00bb Un coll\u00e8gue, pur Andalou de Grenade avait autrefois compos\u00e9 une chansonnette tr\u00e8s dr\u00f4le\u00a0: <em>A donde esta, a donde esta, el objeto peque\u00f1o <\/em>a\u00a0<em>?<\/em> [\u00ab\u00a0Ah\u00a0! o\u00f9 est-il, o\u00f9 est-il, l\u2019objet <em>a\u00a0<\/em>?\u00a0\u00bb] En effet, si l\u2019on envisage les choses \u00e0 partir du dernier enseignement de Lacan, il y a l\u00e0 une part de fantasmagorie conceptuelle.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\">Cette mati\u00e8re textuelle, il la fait travailler avec des concepts. C\u2019\u00e9tait le grand abord conceptuel d\u2019Althusser\u00a0: on part d\u2019une mati\u00e8re textuelle, on la malaxe, on la travaille avec des concepts, qui constituent la g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9 2, pour en arriver \u00e0 extraire le suc, c\u2019est-\u00e0-dire la g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9 3. Il y a quelque chose de cet ordre ici. Cette mati\u00e8re premi\u00e8re que constitue le texte freudien, Lacan la passe au mixer de l\u2019opposition saussurienne entre signifiant et signifi\u00e9, de la diff\u00e9rence entre m\u00e9taphore et m\u00e9tonymie \u2013 extraite de l\u2019article de Jakobson, \u00ab\u00a0Deux aspects du langage et deux types d\u2019aphasie\u00a0\u00bb, paru deux ans auparavant. Jakobson distingue deux formes d\u2019aphasie selon qu\u2019elles touchent l\u2019axe paradigmatique ou l\u2019axe syntagmatique du langage. L\u2019axe syntagmatique, c\u2019est le d\u00e9roul\u00e9 de la phrase, par exemple \u00ab\u00a0Le chameau se d\u00e9place dans le d\u00e9sert\u00a0\u00bb\u00a0; l\u2019axe paradigmatique, ce sont les options qui se pr\u00e9sentent \u00e0 chaque moment \u2013 la classe parmi laquelle vous faites le choix de tel ou tel mot, \u00e7\u2019aurait pu \u00eatre par exemple \u00ab\u00a0le dromadaire\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0l\u2019automobile\u00a0\u00bb \u2013 et qui constituent autant d\u2019options virtuelles empil\u00e9es.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\">Jakobson a g\u00e9nialement simplifi\u00e9 la rh\u00e9torique en regroupant quasiment toutes les grandes figures de rh\u00e9torique sous le chef de la m\u00e9tonymie\u00a0; il a \u00e9tabli ainsi une sorte de partage des eaux avec la m\u00e9taphore o\u00f9 le terme qui se substitue au premier n\u2019a pas de rapport avec celui-ci\u00a0: dans le vers de Victor Hugo, \u00ab\u00a0Sa gerbe n\u2019\u00e9tait point avare ni haineuse\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0sa gerbe\u00a0\u00bb vient \u00e0 la place de \u00ab\u00a0Booz\u00a0\u00bb. \u00c9videmment, si on cherche bien, on peut toujours finir par trouver un rapport \u2013 Lacan avance d\u2019ailleurs \u00e0 l\u2019occasion que tout le langage est m\u00e9tonymique.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\">Dire que la mati\u00e8re premi\u00e8re de Lacan est le texte de Freud, c\u2019est aussi dire que ce n\u2019est pas l\u2019exp\u00e9rience toute nue. Il est tr\u00e8s difficile de d\u00e9shabiller l\u2019exp\u00e9rience. Peut-\u00eatre Lacan y parvient-il dans son dernier enseignement. C\u2019est comme la danseuse qui a enlev\u00e9 ses sept voiles\u00a0: lorsque le sultan en redemande encore, il ne lui reste plus qu\u2019\u00e0 enlever l\u2019\u00e9corce\u00a0! D\u2019une certaine fa\u00e7on, le dernier enseignement de Lacan, c\u2019est l\u2019\u00e9corchage, l\u2019\u00e9corch\u00e9.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"font-size: medium;\"><strong>Description naturaliste <\/strong><\/span><span style=\"font-size: medium;\"><em><strong>vs<\/strong><\/em><\/span><span style=\"font-size: medium;\"><strong> postulation vers la logique<\/strong><\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\">Lacan plaide une cause et, en excellent avocat, mobilise \u00e0 l\u2019appui de sa th\u00e8se de tr\u00e8s bons arguments \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire ceux qu\u2019on trouve tout naturels. Orateur, rh\u00e9toricien, sophiste, il se targuait d\u2019ailleurs de pouvoir faire gober n\u2019importe quoi \u00e0 n\u2019importe qui. Il disait\u00a0: <em>je peux donner n\u2019importe quel sens \u00e0 n\u2019importe quel mot si vous me laissez parler assez longtemps<\/em>. Bon, il y a donc une limite, il faut bien que cela s\u2019arr\u00eate \u00e0 un moment donn\u00e9, on n\u2019a pas le temps, les piles du t\u00e9l\u00e9phone se d\u00e9chargent\u2026 sans quoi, on peut d\u00e9montrer tout et le contraire de tout, c\u2019est bien connu, et c\u2019est bien \u00e0 cela que nous avons affaire dans l\u2019exp\u00e9rience analytique. Pour que des paroles tiennent, il faut recourir \u00e0 des s\u00e9ances courtes et m\u00eame ultracourtes, car, d\u00e8s qu\u2019on utilise plus qu\u2019un mot, autant laisser filer le m\u00e9rinos pendant des heures\u00a0!<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\">L\u2019important est de saisir qu\u2019il ne s\u2019agit pas d\u2019une description\u00a0: chaque \u00e9l\u00e9ment apport\u00e9 par Lacan s\u2019ins\u00e8re dans son argumentation, sa d\u00e9monstration. Il ne s\u2019agit nullement d\u2019une description objective de la situation, c\u2019est une description orient\u00e9e par la d\u00e9monstration qui l\u2019occupe en l\u2019occasion. Que la chose soit extr\u00eamement bien faite ne change pas que ce sont des arguments \u00e0 l\u2019appui de sa th\u00e8se, qu\u2019il faut donc resituer comme tels. Il est tout \u00e0 fait possible, si l\u2019on veut, de trouver des arguments contraires\u00a0; les choses n\u2019ont aucun caract\u00e8re d\u2019\u00e9vidence. Dans la psychanalyse, tout est bon, en quelque sorte\u00a0: qu\u2019on dise oui ou qu\u2019on dise non, \u00e7a ne r\u00e9siste pas.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\">Comment alors parvenir \u00e0 un coin\u00e7age logique\u00a0? On cherche bien entendu une logique, une logique de la cause, une logique de la cure, etc. En effet, ce qui caract\u00e9rise une logique, c\u2019est qu\u2019apr\u00e8s avoir d\u00e9fini des termes d\u2019une certaine fa\u00e7on, \u00e0 un moment donn\u00e9, on bute sur un impossible, il y a un mur qu\u2019on ne peut pas franchir. Tandis que la rh\u00e9torique est de la guimauve. L\u2019effort de Lacan est de garder la <em>postulation vers<\/em> la logique \u2013 comme Baudelaire parlait de postulation vers Dieu, vers le Diable. Sans cette postulation vers la logique, la psychanalyse, c\u2019est de la compote, si l\u2019on peut dire. Ceci ne signifie pas que l\u2019on fasse <em>vraiment<\/em> de la logique, on y vise, on y aspire. Car, si l\u2019on se r\u00e9duisait \u00e0 de la logique, on ne pourrait rien faire du tout en psychanalyse, o\u00f9 tout est m\u00e9tonymique, sous-entendu, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la plaque\u00a0!<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\">Bien souvent, ce texte est abord\u00e9 sur le versant descriptif, la m\u00e8re va et vient, le p\u00e8re fait \u00e7a\u2026 et on trouve cela tr\u00e8s bien. Et c\u2019est tr\u00e8s bien, en effet. Mais il faut chercher comment Lacan pr\u00e9sente sa copie, avec quels arguments il construit sa d\u00e9monstration. On l\u2019appr\u00e9hende bien mieux de cette fa\u00e7on, sinon on finit par croire que ce sont des choses\u00a0: \u00ab\u00a0Ah\u00a0! Il voit \u00e7a\u00a0! Comme il a bien regard\u00e9\u00a0! Ah\u00a0! Comme c\u2019est bien fait\u00a0!\u00a0\u00bb<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\">L\u2019un des crit\u00e8res pour saisir les arguments qui tiennent, ou non, chez Lacan est de suivre ce qu\u2019il en conserve dans ses <em>\u00c9crits<\/em>. Ainsi, les trois temps de l\u2019\u0152dipe qu\u2019il d\u00e9plie sont d\u00e9j\u00e0 pris dans ce qu\u2019il nommera, dans la \u00ab\u00a0Question pr\u00e9liminaire\u2026\u00a0\u00bb [p.\u00a0554], la \u00ab\u00a0r\u00e9troaction de l\u2019\u0152dipe\u00a0\u00bb\u00a0: le temps 3 est d\u00e9j\u00e0 acquis dans le temps 1.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\">En 1969, dans un petit texte sur la r\u00e9forme universitaire, Lacan \u00e9crivait \u00e0 ce propos\u00a0: \u00ab\u00a0Le vainqueur inconnu de demain, c\u2019est d\u00e8s aujourd\u2019hui qu\u2019il commande.\u00a0(<strong>1<\/strong>)\u00bb Quelle plus belle phrase pour indiquer qu\u2019il y a des n\u00e9cessit\u00e9s historiques\u00a0? Le sens commun pense qu\u2019il y a d\u2019abord eu le pass\u00e9, que l\u2019on est au pr\u00e9sent et que, plus tard, il y a le futur. Or, la secte des lacaniens pense que le futur est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 dans le pass\u00e9. C\u2019est presque un savoir \u00e9sot\u00e9rique dont il faut v\u00e9ritablement se p\u00e9n\u00e9trer. Cela vous distingue de tous les autres qui pensent \u00ab\u00a0Vivement demain\u00a0! Vivement dimanche\u00a0!\u2026\u00a0\u00bb Il n\u2019y a aucune raison que les lendemains chantent, ou plut\u00f4t, ils chantent d\u00e9j\u00e0, d\u00e8s aujourd\u2019hui. C\u2019est pourquoi Lacan d\u00e9teste l\u2019\u00e9ternit\u00e9, qu\u2019il \u00e9voque dans <em>Le sinthome<\/em> [p.\u00a0148]. L\u2019\u00e9ternit\u00e9, c\u2019est bouch\u00e9, immobile. (\u2026)<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\">Lacan J., \u00ab\u00a0D\u2019une r\u00e9forme dans son trou\u00a0\u00bb, texte \u00e9crit pour le Journal <em>Le Monde<\/em>, 1969. <em>Cf. <\/em>aussi Miller J.-A., in <em>Lettre mensuelle<\/em>, n<sup>o<\/sup> 264, janvier 2008, p. 38-39.<\/span><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><strong>L\u2019\u00e9quipe de la r\u00e9daction de <\/strong><span style=\"color: #ff0000;\"><strong>Lacan Quotidien<\/strong><\/span><strong> remercie chaleureusement <\/strong><span style=\"color: #ff0000;\"><strong>Pascale Fari<\/strong><\/span><strong> de son pr\u00e9cieux travail de retranscription. <\/strong><span style=\"color: #ff0000;\"><strong>La suite des Arpentages de Jacques-Alain Miller<\/strong><\/span><strong> sera publi\u00e9e lors de la publication du <\/strong><span style=\"color: #ff0000;\"><strong>num\u00e9ro 101<\/strong><\/span><strong> de Lacan Quotidien. \u00a0\u00c0 suivre\u2026<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><strong>Publi\u00e9 dans le N\u00b099 de Lacan Quotidien<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<hr size=\"1\" \/>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p align=\"JUSTIFY\">Premiers arpentages du S\u00e9minaire V\u00a0par Jacques-Alain Miller<\/p>\n","protected":false},"author":9,"featured_media":5998,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[33],"tags":[1090,1086,1083,1084,486,1091,37,1088,20,1092,220,1089,1085,1087],"class_list":["post-5965","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-jam","tag-assujet","tag-desir-de-lautre","tag-diva","tag-formations-de-linconscient","tag-freud","tag-impossible","tag-jacques-alain-miller","tag-la-lettre","tag-lacan","tag-logique","tag-objet-a","tag-pascale-fari","tag-reel-sans-loi","tag-structure"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5965","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/9"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=5965"}],"version-history":[{"count":11,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5965\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6628,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5965\/revisions\/6628"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media\/5998"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5965"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5965"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5965"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}