{"id":6539,"date":"2011-12-13T20:38:45","date_gmt":"2011-12-13T19:38:45","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lacanquotidien.fr\/blog\/?p=6539"},"modified":"2011-12-29T12:22:44","modified_gmt":"2011-12-29T11:22:44","slug":"la-guerre-du-gout-par-philippe-sollers","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/2011\/12\/la-guerre-du-gout-par-philippe-sollers\/","title":{"rendered":"La Guerre du Go\u00fbt, par Philippe Sollers"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">PR\u00c9FACE<!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0Ce volume s&rsquo;inscrit naturellement dans la suite d&rsquo;autres essais : <em>L&rsquo;\u00c9criture et l&rsquo;exp\u00e9rience des limites<\/em>, <em>Th\u00e9orie des Exceptions<\/em>, <em>Improvisations<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0L&rsquo;id\u00e9e a toujours \u00e9t\u00e9 de constituer une v\u00e9ritable histoire, vivante et verticale, de l&rsquo;art et de la litt\u00e9rature ; une \u00e9chelle mobile, parcourable dans les deux sens (par exemple, de Villon \u00e0 Rimbaud ou Genet; de Sade \u00e0 Proust; de C\u00e9line \u00e0 Saint-Simon ; de Dante \u00e0 Joyce ; du Titien \u00e0 Picasso ; de Kafka \u00e0 Pascal).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tentative, donc, pour \u00e9chapper \u00e0 l&rsquo;histoire lin\u00e9ai<a href=\"http:\/\/www.lacanquotidien.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2011\/12\/La-Guerre-du-Go%C3%BBt-Philippe-Sollers.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-thumbnail wp-image-6540\" title=\"La Guerre du Go\u00fbt Philippe Sollers\" src=\"http:\/\/www.lacanquotidien.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2011\/12\/La-Guerre-du-Go%C3%BBt-Philippe-Sollers-150x150.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" \/><\/a>re, \u00e0 sa passivit\u00e9 comm\u00e9morative ou, au contraire, \u00e0 la terreur ou au messianisme qui l&rsquo;habitent. Un m\u00eame nihilisme m\u00e9taphysique d\u00e9finit ces deux positions apparemment antagonistes, mais incapables toutes deux de se situer par rapport \u00e0 la souverainet\u00e9 aggrav\u00e9e de la Technique. Ce n&rsquo;est pas un hasard si, au-del\u00e0 du conflit des interpr\u00e9tations, un seul probl\u00e8me se pose d\u00e9sormais avec de plus en plus de violence : celui de lecture, dans un monde qui programme, jour apr\u00e8s jour en m\u00eame temps que celle des corps, sa destruction. Pourtant, cet extr\u00eame danger peut aussi se r\u00e9v\u00e9ler une chance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0On ne s&rsquo;attardera pas ici sur les effets de la vieille Sainte-Trinit\u00e9 moderne : Marx, Nietzsche, Freud. Les noms qui ont surgi depuis (Breton, Blanchot, Sartre, Lacan, Barthes, Foucault, Althusser, Derrida, Deleuze, Debord) n&rsquo;ont pas manqu\u00e9, chacun \u00e0 sa fa\u00e7on, de tourner dans cette dimension. On les a lus ; parfois connus et soutenus ; quelquefois combattus, tout en poursuivant, cela va sans dire, d&rsquo;autres aventures, d&rsquo;autres buts. Qu&rsquo;il soit cependant permis \u00e0 un \u00e9crivain de s&rsquo;\u00e9tonner, s&rsquo;agissant de penseurs aussi s\u00e9rieux, de leur surdit\u00e9, voire de leurs contresens, au sujet de l&rsquo;\u0153uvre du plus important d&rsquo;entre eux: Heidegger. Son monumental <em>Nietzsche<\/em>, par exemple, nous a \u00e9t\u00e9 <em>cach\u00e9<\/em>, et il est possible de comprendre pourquoi. Je me contenterai de cette citation qui \u00e9claire, je crois, mon propos : \u00ab L&rsquo;Histoire n&rsquo;est pas une succession d&rsquo;\u00e9poques mais une unique proximit\u00e9 du M\u00eame, qui concerne la pens\u00e9e en de multiples modes impr\u00e9visibles de la destination, et avec des degr\u00e9s variables d&rsquo;imm\u00e9diatet\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Unique proximit\u00e9 du M\u00eame \u00bb, \u00ab degr\u00e9s variables d&rsquo;imm\u00e9diatet\u00e9 \u00bb: c&rsquo;est de cette intuition fondamentale que se rapprochent, me semble-t-il, les auteurs avec qui ce livre dialogue. Sur le plan du mythe, certains sont m\u00eame all\u00e9s jusqu&rsquo;\u00e0 imaginer qu&rsquo;un seul \u00e9crivain, un seul artiste, se mouvait ainsi \u00e0 travers les si\u00e8cles (Proust : \u00ab Tous les grands \u00e9crivains se rejoignent sur certains points, et sont comme les diff\u00e9rents moments, contradictoires parfois, d&rsquo;un seul homme de g\u00e9nie qui vivrait autant que l&rsquo;humanit\u00e9 \u00bb). On voit les masses de pr\u00e9jug\u00e9s qu&rsquo;une telle hypoth\u00e8se \u00e9branle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les audaces, les \u00ab recherches \u00bb, ont fait place \u00e0 une r\u00e9gression brutale que la marchandise publicitaire \u00e9tend sans interruption ? Oui. Vient donc la n\u00e9cessit\u00e9 de dire, ou de redire, des choses simples. On laissera donc de c\u00f4t\u00e9 tout romantisme ou n\u00e9osurr\u00e9alisme; un \u00e9pisode d\u00e9pressif et contraint comme celui du \u00ab nouveau roman \u00bb ; les diverses ext\u00e9nuations universitaires ou acad\u00e9miques; le recours aux exasp\u00e9rations organiques se croyant encore transgressives ; les g\u00e9missements po\u00e9tiques qui, comme d&rsquo;habitude, ne sont que des sophismes; les apologies p\u00e9rim\u00e9es par avance d&rsquo;une autodestruction hallucin\u00e9e; les consid\u00e9rations scolaires sur la nature et l&rsquo;\u00e9volution du r\u00e9cit ; le sociologisme r\u00e9ducteur, complice de la st\u00e9r\u00e9otypie du Spectacle; les gesticulations d&rsquo;engagements politiques transitoires ; les crispations verbales qui composent l&rsquo;envers marginal, et voulu comme tel, de la fabrication de faux livres \u00e0 \u00e9coulement rapide, appel\u00e9s \u00e0 se dissiper dans le num\u00e9rique au m\u00eame titre que la fabrication biologique (Heidegger : \u00ab Au dirigisme litt\u00e9raire dans le secteur \u00ab\u00a0culture\u00a0\u00bb r\u00e9pond en bonne logique le dirigisme en mati\u00e8re de f\u00e9condation \u00bb). Cette \u00e9num\u00e9ration cavali\u00e8re ne saurait omettre la derni\u00e8re trouvaille du r\u00e8gne de l&rsquo;Illusion : la r\u00e9habilitation de la Morale comme pilule \u00e0 faire avaler le fanatisme, l&rsquo;obscurantisme et la d\u00e9tresse des temps. La v\u00e9rit\u00e9 est qu&rsquo;une crise a eu lieu, qu&rsquo;elle va s&rsquo;approfondir, mais qu&rsquo;il est aussi possible d&rsquo;en penser les causes, ce que seuls quelques-uns, tr\u00e8s rares, ont su mener jusqu&rsquo;au bout.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0Je saisis donc cette occasion pour pr\u00e9ciser que, contrairement \u00e0 une opinion \u00ab\u00a0politiquement correcte\u00a0\u00bb, malveillante et, par cons\u00e9quent, r\u00e9pandue, il n\u2019y a eu, de ma part, aucun changement, aucune trahison, aucun reniement, aucun revirement, abandon ou rel\u00e2chement subjectif, aucun \u00ab retour \u00e0 \u00bb, dans la publication (qui semble obs\u00e9der certains), en 1983, de mon roman <em>Femmes<\/em>. Ce livre a fait scandale, il a provoqu\u00e9 des fureurs rentr\u00e9es et des aigreurs durables, il a eu du \u00ab succ\u00e8s \u00bb (tout s&rsquo;explique), il a \u00e9t\u00e9 diffus\u00e9 ou censur\u00e9 par malentendus successifs, il attend toujours d&rsquo;\u00eatre lu. Il le sera. Le roman, pour moi, n&rsquo;a jamais cess\u00e9 d&rsquo;\u00eatre la continuation de la pens\u00e9e par d&rsquo;autres moyens. Le romanesque r\u00e9fl\u00e9chit et raconte l&rsquo;ouverture de l&rsquo;existence po\u00e9tique, l&rsquo;interdiction ou la d\u00e9gradation sociales qu&rsquo;on lui inflige, la r\u00e9pression ou la falsification dont elle est l&rsquo;objet \u2014 mais aussi ses grandes libert\u00e9s, sa t\u00e9nacit\u00e9, ses lueurs. La pens\u00e9e, \u00e0 son tour, m\u00e9dite les raisons de ces obstacles, de ces \u00e9claircies : le tissu est le m\u00eame. J&#8217;emploie le mot <em>guerre<\/em> parce que c&rsquo;est la guerre, et que ne pas le reconna\u00eetre rel\u00e8ve, au mieux, de la niaiserie; au pire, du cynisme manipulateur. Et je reprends le mot <em>go\u00fbt<\/em> (oui, oui, ce d\u00e9sir concret du dix-huiti\u00e8me si\u00e8cle fran\u00e7ais, de Montesquieu \u00e0 Voltaire), parce que, tout bien consid\u00e9r\u00e9, l&rsquo;enjeu fondamental est l\u00e0. <em>Guerre<\/em> :\u00a0 \u00ab Je songe \u00e0 une Guerre, de droit ou de force, de logique bien impr\u00e9vue. \u00bb (Rimbaud.) <em>Go\u00fbt<\/em> : \u00ab Le go\u00fbt est la qualit\u00e9 fondamentale qui r\u00e9sume toutes les autres qualit\u00e9s. C&rsquo;est le <em>nec plus ultra<\/em> de l&rsquo;intelligence. Ce n&rsquo;est que par lui seul que le g\u00e9nie est la sant\u00e9 supr\u00eame et l&rsquo;\u00e9quilibre de toutes les facult\u00e9s. \u00bb \u00a0(Lautr\u00e9amont.) On vient de lire des mots qui sont \u00a0autant de blasph\u00e8mes par rapport \u00e0 la religion technique, des mots que cette religion ressent \u00a0comme des fautes, des exag\u00e9rations malvenues, des obsc\u00e9nit\u00e9s, des blessures: pens\u00e9e, existence, po\u00e9tique, m\u00e9ditation, guerre, go\u00fbt, logique, \u00e9quilibre, sant\u00e9, g\u00e9nie. Le lecteur veut les oublier ? Il les efface de devant ses yeux ? Probable. Mais les voici \u00e0 nouveau. On appellera donc celui qui s&rsquo;obstine \u00e0 les employer un provocateur. Un livre ? Sans doute, mais quel mauvais titre !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0Il est remarquable que <em>Femmes<\/em> n&rsquo;ait pas \u00e9t\u00e9 per\u00e7u comme un livre \u00ab d&rsquo;avant-garde \u00bb, de la m\u00eame fa\u00e7on que <em>Drame<\/em> ou <em>Paradis<\/em>. C&rsquo;est que son contenu g\u00eanait et g\u00eane encore. \u00c0 contenu g\u00eanant, feinte de compr\u00e9hension imm\u00e9diate. Bien entendu, c&rsquo;est sur l&rsquo;affaire sexuelle, comme on dit, que chacun se sent le mieux appel\u00e9 \u00e0 juger. Ah, ah, sexuel, dit l&rsquo;un. Oh, oh, commercial, pense l&rsquo;autre. Ainsi va la mis\u00e8re pavlovienne de l&rsquo;\u00e8re spectaculaire. Pourtant, insister soudain sur le sens de l&#8217;emprise biologique et sociale de l&rsquo;histoire signifiait que c&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;il fallait intervenir, voil\u00e0 tout. Dix ans apr\u00e8s, confirmation globale, rien \u00e0 reprendre (\u00abLe viol de l&rsquo;ovule \u00bb, titre aujourd&rsquo;hui m\u00eame un grand journal du soir en nous faisant part de sa pr\u00e9occupation \u00e9thique). Oui, rien \u00e0 modifier. Tant pis pour les avant-gardistes arri\u00e9r\u00e9s, le clerg\u00e9 intellectuel choqu\u00e9 (et pour cause), les r\u00e9cup\u00e9rateurs press\u00e9s. Il suffit d&rsquo;ailleurs de demander <em>de quoi<\/em> parlent, par la suite, des romans comme <em>Portrait du joueur<\/em>, <em>Le C\u0153ur absolu<\/em>, <em>Les Folies fran\u00e7aises<\/em>, <em>Le Lys d&rsquo;or<\/em>, <em>La F\u00eate \u00e0 Venise<\/em>, <em>Le Secret<\/em>. De quoi <em>exactement<\/em>, que l&rsquo;on ne trouve pas <em>ailleurs<\/em> ? Bonne question, que l&rsquo;auteur laisse retomber dans un silence maussade. Ce silence ne sera pas \u00e9ternel : une histoire est finie, une autre commence, ou plut\u00f4t une autre m\u00e9ditation de l&rsquo;histoire attend ses acteurs. Ils sont \u00e0 peu pr\u00e8s en train de na\u00eetre : laissons-les venir. Stendhal, mort en 1842, pensait \u00eatre lu en 1934. Il aurait pu ajouter un ou deux si\u00e8cles. Il ne lui serait pas venu \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de se demander si quelqu&rsquo;un saurait encore lire d&rsquo;ici l\u00e0.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0Ce travail, car c&rsquo;en est un (et il ne suffit pas que l&rsquo;auteur dirige une revue litt\u00e9raire, soit conseiller dans une maison d&rsquo;\u00e9dition ou apparaisse, par intermittence, dans les m\u00e9dias pour en douter s\u00e9rieusement), ne vise \u00e0 aucune respectabilit\u00e9 institutionnelle. Il n&rsquo;est pas un \u00ab recueil \u00bb de textes d\u00e9j\u00e0 publi\u00e9s mais un v\u00e9ritable in\u00e9dit puisqu&rsquo;il a toujours \u00e9t\u00e9 calcul\u00e9 pour avoir, trait par trait, sa signification comme ensemble. Il n&rsquo;appartient \u00e0 aucun parti; ne pr\u00eache aucune issue collective; n&rsquo;incarne ni le Juste ni le Bien (et pas non plus le Mal \u2014 Baudelaire : \u00ab Ce n&rsquo;est pas pour mes femmes, mes filles ou mes s\u0153urs que ce livre a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit [&#8230;] Je laisse cette fonction \u00e0 ceux qui ont int\u00e9r\u00eat \u00e0 confondre les bonnes actions avec le beau langage [&#8230;] Mon livre a pu faire du Bien. Je ne m&rsquo;en afflige pas. Il a pu faire du Mal. Je ne m&rsquo;en r\u00e9jouis pas \u00bb) ; ignore la corruption, ne d\u00e9fend qu&rsquo;une immense minorit\u00e9 menac\u00e9e, celle des cr\u00e9ateurs de tous les temps. Il est habitu\u00e9 depuis longtemps, ce travail, \u00e0 \u00eatre trait\u00e9 comme secondaire ou superflu par les pouvoirs \u00e9conomiques et politiques, par le r\u00e9flexe paternaliste ou la d\u00e9rision populiste. Que l&rsquo;auteur ait \u00e9t\u00e9 tenu tour \u00e0 tour, et parfois de fa\u00e7on r\u00e9versible, pour pr\u00e9coce, classique, moderniste, mao\u00efste, insignifiant, farceur imposteur, schizophr\u00e8ne, parano\u00efaque, infantile, nul, libertin, papiste, voltairien, et j&rsquo;en passe, n&rsquo;a pas grand-chose \u00e0 voir avec ce qu&rsquo;il se propose faire entendre. Le pr\u00e9jug\u00e9 veut sans cesse trouver un homme derri\u00e8re un auteur : dans mon cas, faudra s&rsquo;habituer au contraire. Les censeurs et le moralistes antim\u00e9diatiques, les m\u00e9lancoliques et les d\u00e9vots de toutes sortes ont, c&rsquo;est fatal, les m\u00eames crit\u00e8res d&rsquo;\u00e9valuation que leurs pr\u00e9tendus adversaires. On s&rsquo;\u00e9tonnerait \u00e0 moins. Quoi qu&rsquo;il en soit, voici un certain nombre de pages \u00e9crites. Il est vrai qu&rsquo;on peut toujours faire comme si elles n&rsquo;existaient pas. Rien de plus facile, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 le papier imprim\u00e9 s&rsquo;entretient surtout des rapports de forces qui le rendent possible, et se vend par contigu\u00eft\u00e9 sociologique ou n\u00e9crologique, sous forme de convivialit\u00e9 forc\u00e9e ou de comm\u00e9morations t\u00e9l\u00e9guid\u00e9es. Le Spectacle est une grande famille, et son roman familial, qu&rsquo;on reconna\u00eetra infailliblement \u00e0 son somnambulique et d\u00e9finitif mauvais go\u00fbt, n&rsquo;est pas pr\u00e8s de se dissoudre. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment parce que le go\u00fbt ne sera plus <em>jamais<\/em> une \u00ab valeur \u00bb, ni une <em>valeur sociale<\/em> qu&rsquo;il est devenu la \u00ab qualit\u00e9 qui r\u00e9sume toutes les autres qualit\u00e9s \u00bb d&rsquo;un cas chaque fois unique. \u00c0 une soci\u00e9t\u00e9 de mauvais go\u00fbt militant, je pr\u00e9f\u00e8re donc, quant \u00e0 moi, une foule de singuliers <em>autrement pr\u00e9sents<\/em>. On remarquera d&rsquo;ailleurs dans ce livre, s\u00fbrement pour la d\u00e9plorer, une nette propension \u00e0 mettre en avant, sauf exceptions, la litt\u00e9rature fran\u00e7aise. Faut-il s&rsquo;en excuser? Ce serait habile. Mais alors, autant s&rsquo;excuser d&rsquo;exister.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Du fran\u00e7ais universel ? Fond et forme ? Voici :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Candide \u00e9pouvant\u00e9, interdit, \u00e9perdu, tout sanglant, tout palpitant, se disait \u00e0 lui-m\u00eame : \u00a0\u00bb Si c\u2019est ici le meilleur des mondes possibles, que sont donc les autres ? \u00a0\u00bb \u00bb1<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0 Le 18 f\u00e9vrier de l\u2019an 1763 de l\u2019\u00e8re vulgaire, le soleil \u00e9tant dans le r\u00e8gne des poissons, je fus transport\u00e9 au ciel, comme le savent tous mes amis. \u00bb1<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Quant \u00e0 moi, je dois rester seul, la roublardise des gens est telle que jamais je ne pourrais m&rsquo;en sortir. C&rsquo;est le vol, la suffisance, l&rsquo;infatuation, le viol, la mainmise sur votre production. Et pourtant, la nature est tr\u00e8s belle. \u00bb2<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Pour moi, je loue une vie glissante, sombre et muette.\u00bb3<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Mes dessins sont des \u00e9clairs de pens\u00e9e. \u00bb4<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab J&rsquo;ai eu l&rsquo;imprudence de lire ce matin quelques feuilles publiques; soudain, une indolence du poids de vingt atmosph\u00e8res s&rsquo;est abattue sur moi, et je me suis arr\u00eat\u00e9 devant l&rsquo;\u00e9pouvantable inutilit\u00e9 d&rsquo;expliquer quoi que ce soit \u00e0 qui que ce soit. \u00bb5<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Jadis, si je me souviens bien, ma vie \u00e9tait un festin o\u00f9 s&rsquo;ouvraient tous les c\u0153urs, o\u00f9 tous les vins coulaient. \u00bb6<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Tout Paris r\u00e9sonne&#8230; Les lilas frissonnent&#8230; \u00bb7<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab J&rsquo;envie le merle, j&rsquo;envie l&rsquo;\u00e2ne, j&rsquo;envie le mouton, la m\u00e9sange&#8230; \u00bb7<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Le cin\u00e9ma a pris la vie, y a plus rien de vrai, dehors ou dedans&#8230; C&rsquo;est une forme de vie nouvelle, l&rsquo;\u00e9closion d&rsquo;un monde \u00e0 l&rsquo;envers&#8230;\u00bb7<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Je redoute plus le grincement d&rsquo;une porte que la trahison d&rsquo;un ami. \u00bb7<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab La mort la plus certaine ne peut vaincre l&rsquo;habitude. En Pi\u00e9mont, le Code p\u00e9nal fran\u00e7ais a fait p\u00e9rir en vain des centaines d&rsquo;assassins; ils dansaient sur l\u2019\u00e9chafaud. \u00bb8<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Ici, au bord de la rivi\u00e8re, les motifs se multiplient, le m\u00eame sujet vu sous un angle diff\u00e9rent offre un sujet d&rsquo;\u00e9tude du plus puissant int\u00e9r\u00eat, et si vari\u00e9 que je crois que je pourrais m&rsquo;occuper pendant des mois sans changer de place, en m&rsquo;inclinant tant\u00f4t plus \u00e0 droite, tant\u00f4t plus \u00e0 gauche. \u00bb9<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Les sensations faisant le fond de mon affaire, je crois \u00eatre imp\u00e9n\u00e9trable. \u00bb10<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Tous mes compatriotes sont des culs \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi.\u00a0\u00bb10<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Je baisse les feux du lustre, je me jette sur le lit, et tourn\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;ombre, je vous vois, mes filles\u00a0 mes reines! \u00bb11<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0En 1945, Sartre recevait de Heidegger l&rsquo;\u00e9trange lettre suivante : \u00abIl s&rsquo;agit de saisir dans son plus grand s\u00e9rieux l&rsquo;instant pr\u00e9sent du monde, de le porter \u00e0 la parole sans tenir compte de l&rsquo;esprit de parti, des courants de la mode et des d\u00e9bats d&rsquo;\u00e9cole \u2014 afin que s&rsquo;\u00e9veille enfin l&rsquo;exp\u00e9rience d\u00e9cisive o\u00f9 nous puissions apprendre avec quelle abyssale profondeur la richesse de l&rsquo;\u00eatre s&rsquo;abrite dans le n\u00e9ant essentiel. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Heidegger \u00e9tait-il fou? Pas qu&rsquo;on sache. Mais qui comprend quoi dans : \u00ab abyssale richesse de l\u2019\u00eatre \u00bb, \u00ab n\u00e9ant essentiel \u00bb? Il y avait sans nul doute \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, il y a aujourd&rsquo;hui, il y aura demain et apr\u00e8s-demain, n&rsquo;est-ce pas, d&rsquo;autres priorit\u00e9s que ce projet nettement formul\u00e9. Cette pens\u00e9e \u00ab beaucoup plus simple que celle de la philosophie, mais pr\u00e9cis\u00e9ment, \u00e0 cause de cette simplicit\u00e9, beaucoup plus difficile \u00e0 accomplir \u00bb, exige, dit encore Heidegger, mais cette fois en 1969, \u00ab un nouveau soin du langage, et non une invention de termes nouveaux comme j&rsquo;avais pens\u00e9 jadis ; bien plut\u00f4t un retour au contenu originaire de la langue qui nous est propre, mais qui est en proie \u00e0 un d\u00e9p\u00e9rissement continuel \u00bb. Il est toujours urgent, on le sait, de se pr\u00e9occuper d&rsquo;autre chose que du langage (surtout quand ceux qui y touchent obscurcissent, comme par manie, la question). Marchandise obligatoire et humanisme bavard sont ici de francs partenaires. La litt\u00e9rature, comme toujours, fait les frais de leur convergence <em>sinc\u00e8re<\/em>. L\u00e0 aussi, on constatera que l&rsquo;urgence qui anime ce livre part d&rsquo;une conviction oppos\u00e9e. Faut-il s&rsquo;en inqui\u00e9ter ? Je l&rsquo;esp\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0Dans les ann\u00e9es vingt de ce si\u00e8cle dont la r\u00e9putation d&rsquo;horreur n&rsquo;est plus \u00e0 faire (mais sa dimension comique m\u00e9riterait une \u00e9tude \u00e0 part), une dame s\u00e9rieuse, cultiv\u00e9e, sp\u00e9cialiste de l&rsquo;art moderne, dit \u00e0 Picasso d&rsquo;un air pinc\u00e9 : \u00ab Monsieur Picasso, je n&rsquo;aime pas du tout vos derniers tableaux. \u00bb \u00c0 quoi Picasso r\u00e9pond, sans chercher\u00a0 \u00e0 am\u00e9liorer son accent: \u00ab Madamm, \u00e7a n&rsquo;a aucoune importanz ! \u00bb J&rsquo;ai connu un petit gar\u00e7on que cette anecdote faisait rire aux larmes. \u00ab Fais! Picasso!\u00bb, me disait-il, chaque fois qu&rsquo;il me voyait. Mais comment donc. Encore ? Encore.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La nature, la composition, la politique de ce livre? Laissons la parole \u00e0 Clausewitz qui, apr\u00e8s avoir not\u00e9 avec froideur que la \u00abth\u00e9orie semble plut\u00f4t un produit du danger que de la pens\u00e9e \u00bb, r\u00e9affirme, toujours \u00e0 point nomm\u00e9, l&rsquo;essentiel : \u00ab Il est absurde de pr\u00e9tendre que les batailles d\u00e9fensives devraient se borner \u00e0 parer les attaques, et non chercher la destruction de l&rsquo;ennemi. Nous tenons cet axiome pour l&rsquo;une des erreurs les plus pernicieuses, une v\u00e9ritable confusion entre la forme et la chose elle-m\u00eame, et nous maintenons sans r\u00e9serve que, dans la forme de guerre que nous appelons <em>d\u00e9fense<\/em>, la victoire n&rsquo;est pas seulement plus probable mais qu&rsquo;elle doit aussi atteindre la m\u00eame ampleur et la m\u00eame efficacit\u00e9 que dans l&rsquo;attaque, et que cela peut \u00eatre le cas non seulement dans le <em>r\u00e9sultat total<\/em> de tous les engagements qui constituent une campagne, mais aussi dans chaque bataille <em>particuli\u00e8re<\/em>, s&rsquo;il s&rsquo;y trouve le degr\u00e9 n\u00e9cessaire de force et d&rsquo;\u00e9nergie\u00bb12<\/p>\n<p><strong>Philippe Sollers<\/strong><\/p>\n<p><em>Venise, juin 1994 <\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>1. Voltaire.<\/p>\n<p>2. C\u00e9zanne.<\/p>\n<p>3. Montaigne.<\/p>\n<p>4. Rodin.<\/p>\n<p>5. Baudelaire.<\/p>\n<p>6.Rimbaud.<\/p>\n<p>7. C\u00e9line.<\/p>\n<p>8. Flaubert.<\/p>\n<p>9. Stendhal.<\/p>\n<p>10. C\u00e9zanne.<\/p>\n<p>11. Rimbaud.<\/p>\n<p>12. <em>De la guerre<\/em>, livre VI, chapitre IX, \u00ab\u00a0La bataille d\u00e9fensive\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>La Guerre du Go\u00fbt<\/em>, Gallimard, folio n\u00b02880<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">PR\u00c9FACE<\/p>\n","protected":false},"author":9,"featured_media":6540,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[568],"tags":[1225,1364,263],"class_list":["post-6539","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-vientdeparaitre","tag-la-guerre-du-gout","tag-parution","tag-philippe-sollers"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6539","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/9"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6539"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6539\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6542,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6539\/revisions\/6542"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6540"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6539"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6539"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6539"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}