{"id":7253,"date":"2011-12-18T22:14:20","date_gmt":"2011-12-18T21:14:20","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lacanquotidien.fr\/blog\/?p=7253"},"modified":"2012-01-10T21:42:13","modified_gmt":"2012-01-10T20:42:13","slug":"la-chronique-de-clotilde-5","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/2011\/12\/la-chronique-de-clotilde-5\/","title":{"rendered":"La Chronique de Clotilde"},"content":{"rendered":"<p align=\"JUSTIFY\">\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"font-size: large;\"><strong>Roland Dubillard, dramaturge lacanien<\/strong><\/span><strong> par <\/strong><span style=\"color: #0000ff;\"><strong>C. Leguil<\/strong><\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0000ff;\"><strong><!--more--><\/strong><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\">Publi\u00e9 dans le N\u00b0118 de Lacan Quotidien<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>Un\u00a0: Vous avez l\u2019air triste.<\/em><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>Deux\u00a0: Je suis triste. Et si vous saviez pourquoi, vous seriez triste aussi. J\u2019h\u00e9site \u00e0 vous le dire.<\/em><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>Un\u00a0: Vous m\u2019offensez. Je ne veux pas rester gai une minute de plus, s\u2019il y a quelque chose que j\u2019ignore, et dont je devrais \u00eatre triste. M\u2019estimez-vous si peu, que vous pr\u00e9f\u00e9riez pour moi l\u2019ignorance \u00e0 l\u2019\u00e9preuve am\u00e8re de la v\u00e9rit\u00e9\u00a0?<\/em><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>Deux\u00a0: Du moins ne pleurez pas\u00a0! \u2013 Le moineau de Georges est mort.<\/em><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>Un\u00a0: H\u00e9las\u00a0!<\/em><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\">(\u00ab\u00a0Les oiseaux\u00a0\u00bb, <em>Les Diablogues et autres inventions \u00e0 deux voix<\/em>, L\u2019Arbal\u00e8te, 1976, p. 289).<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><strong>Comme Freud avait son bestiaire, celui qui raconte les sympt\u00f4mes et la jouissance de ses patients, l\u2019homme aux rats, l\u2019homme aux loups, le petit Hans et sa phobie de chevaux, Roland Dubillard avait aussi le sien, celui de <\/strong><em><strong>Na\u00efves hirondelles<\/strong><\/em><strong>, de <\/strong><em><strong>Chiens de conserve<\/strong><\/em><strong>, des <\/strong><em><strong>Crabes<\/strong><\/em><strong>, d\u2019<\/strong><em><strong>Olga ma vache<\/strong><\/em><strong>\u2026<\/strong> Autant d\u2019animaux pas comme les autres qui venaient nommer ses pi\u00e8ces en donnant une tonalit\u00e9 absurde, d\u00e9risoire, mais aussi po\u00e9tique au monde humain, au monde tel que Dubillard l\u2019interpr\u00e9tait \u00e0 partir de son regard distanci\u00e9 et de son \u00e9coute d\u00e9tach\u00e9e. Le dramaturge fran\u00e7ais, auteur des <em>Diablogues<\/em>, sketchs \u00e9crits en 1975 et jou\u00e9s presque sans rel\u00e2che depuis leur cr\u00e9ation, est mort mercredi 14 d\u00e9cembre 2011 \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 88 ans, mais son \u0153uvre est plus actuelle que jamais. Du th\u00e9\u00e2tre de la Bastille au th\u00e9\u00e2tre du Rond Point \u00e0 Paris, du festival d\u2019Avignon aux diverses sc\u00e8nes fran\u00e7aises nationales, mais aussi priv\u00e9es, les jeunes compagnies comme les plus confirm\u00e9es, aiment \u00e0 s\u2019essayer \u00e0 cet auteur contemporain, dont l\u2019\u0153uvre th\u00e9\u00e2trale semble \u00e0 certains \u00e9gards moins marqu\u00e9e par le temps que celle de Ionesco \u00e0 qui on le comparait souvent. C\u2019est sans doute le caract\u00e8re jubilatoire de son rapport au langage, de son ironie \u00e0 l\u2019\u00e9gard du monde, de son rapport d\u00e9cal\u00e9 et inattendu au quotidien, qui continue de s\u00e9duire ainsi les amoureux du th\u00e9\u00e2tre, mais aussi de nous parler de notre d\u00e9sarroi contemporain, de notre perplexit\u00e9 face au pouvoir des mots, de notre impossibilit\u00e9 \u00e0 nous d\u00e9gager des filets dans lesquels la langue nous a attrap\u00e9s.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\">Dubillard puisait son inspiration dans les situations les plus prosa\u00efques, comme une location de maison au bord de la mer, une\u00a0 consultation m\u00e9dicale, un d\u00eener au restaurant, une partie de ping pong, l\u2019achat d\u2019un sapin de No\u00ebl, une chamaillerie entre enfants\u2026 qu\u2019il savait transfigurer \u00e0 partir d\u2019un travail sur l\u2019\u00e9quivoque du langage condamnant les parl\u00eatres au malentendu permanent. Dans ses <em>Carnets en marge<\/em>, journal\u00a0 intime publi\u00e9 en 1998, il \u00e9crivait que les adultes n\u2019\u00e9taient que des enfants qui n\u2019en reviennent toujours pas d\u2019avoir grandi. Son univers avait en effet quelque chose de la na\u00efvet\u00e9 de celui de l\u2019enfance, teint\u00e9e n\u00e9anmoins du l\u2019obscurit\u00e9 un brun m\u00e9lancolique de l\u2019adulte qui sait que le langage, condition n\u00e9cessaire au dialogue, en est aussi un obstacle irr\u00e9m\u00e9diable\u2026 Les dialogues deviennent alors des <em>diablogues<\/em>, par le diabolique pouvoir de la langue de mettre en d\u00e9route tous ceux qui en usent. Dubillard dramaturge, \u00e9tait aussi com\u00e9dien dans ses propres pi\u00e8ces et son interpr\u00e9tation des <em>Diablogues<\/em> avec Claude Pi\u00e9plu au th\u00e9\u00e2tre de la Michodi\u00e8re en 1975 reste un mod\u00e8le inimitable de performance th\u00e9\u00e2trale\u2026 Roland Dubillard en sc\u00e8ne, c\u2019\u00e9tait en effet l\u2019anti-acteur, l\u2019anti-cabotin, celui qui ne cachait pas ses trous de m\u00e9moire mais savait semer le trouble chez le spectateur qui ne savait plus si c\u2019\u00e9tait son personnage qui avait oubli\u00e9 ce qu\u2019il devait dire, ou le com\u00e9dien lui-m\u00eame qui avait soudain un blanc\u2026 Roland Dubillard en sc\u00e8ne, c\u2019\u00e9tait une pr\u00e9sence singuli\u00e8re, un \u00eatre-l\u00e0 qui semblait ne rien jouer pour simplement <em>\u00eatre<\/em> son propre texte.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\">J\u2019ai eu la chance enfant, puis adolescente, de faire partie de son entourage par le cercle amical de ma famille. Je garde le souvenir d\u2019un \u00eatre sombre qui passait son temps clo\u00eetr\u00e9 dans son bureau \u00e0 essayer d\u2019\u00e9crire. \u00ab\u00a0Ne d\u00e9rangez pas Roland\u2026 il \u00e9crit\u00a0\u00bb, nous disait-on toujours \u00e0 nous les enfants, alors que nous courions partout dans l\u2019appartement parisien o\u00f9 il vivait rue du Bac, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de chez Alexandre Trauner et au-dessus de chez Romain Gary, ou en vacances en Normandie et en Bretagne dans des villas qui auraient pu s\u2019appeler Villa \u00ab\u00a0Le Crabe\u00a0\u00bb comme celle de sa pi\u00e8ce du m\u00eame nom. Il ne fallait jamais d\u00e9ranger Roland et \u00e0 l\u2019\u00e9poque je ne me doutais pas que nous, les enfants, nous l\u2019int\u00e9ressions au point qu\u2019il ait pu d\u00e9finir ainsi les adultes comme des enfants n\u2019en revenant pas d\u2019avoir enfin le droit d\u2019\u00eatre des grands. Il \u00e9tait sombre mais son humour per\u00e7ait sous le masque du po\u00e8te maudit. Lors de grands repas, en vacances, je me souviens d\u2019une de ses r\u00e9pliques. Alors que l\u2019un de nous voulait se resservir et demandait si les autres h\u00f4tes souhaitaient aussi reprendre du plat, et que personne ne r\u00e9pondit, Roland Dubillard lan\u00e7a un \u00ab\u00a0essaie, tu verras bien\u2026\u00a0\u00bb. <\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\">Il parlait peu, mais ses interventions scandaient ainsi les r\u00e9unions comme des phrases qui soudain se d\u00e9tachent du blablabla ordinaire. Plus tard, apr\u00e8s plusieurs ann\u00e9es o\u00f9 nous nous \u00e9tions perdus de vue, je le retrouvais lors d\u2019un repas de famille. Alors qu\u2019on me demandait ce que j\u2019\u00e9tais devenue, depuis que je n\u2019\u00e9tais plus une enfant, je parlais de mes \u00e9tudes de philosophie, il \u00e9coutait sans rien dire, puis s\u2019adressa soudain \u00e0 moi en fin de repas\u00a0: \u00ab\u00a0quel est ton philosophe pr\u00e9f\u00e9r\u00e9\u00a0?\u00a0\u00bb C\u2019est bien la premi\u00e8re fois que l\u2019on me posait cette question. Je n\u2019avais pas r\u00e9fl\u00e9chi. \u00ab\u00a0Je ne sais pas, j\u2019aime bien Kant, Nietzsche, Sartre\u2026\u00a0\u00bb Et lui me r\u00e9torqua \u00ab\u00a0Pour moi il n\u2019y a que Lacan\u00a0!\u00a0\u00bb. Cette r\u00e9ponse \u00e0 sa propre question fit certainement son chemin en moi, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019\u00e0 mon tour, je rencontre la psychanalyse et l\u2019enseignement de Lacan. Pour lui, qui avait aussi commenc\u00e9 par des \u00e9tudes de philosophie, il y avait donc Lacan et surtout le th\u00e9\u00e2tre. <\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #595959;\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>Madame\u00a0: Apr\u00e8s tout, Monsieur, vous \u00eates nos h\u00f4tes.<\/em><\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #595959;\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>Le jeune homme\u00a0: Vous \u00eates nos h\u00f4tes.<\/em><\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #595959;\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>Madame\u00a0: Vous l\u2019avez dit vous-m\u00eame.<\/em><\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #595959;\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>Monsieur \u00e0 la jeune fille\u00a0: Vous \u00eates nos h\u00f4tes.<\/em><\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #595959;\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>Madame\u00a0: Nos h\u00f4tes c\u2019est vous.<\/em><\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #595959;\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>Le jeune homme\u00a0: C\u2019est vous nos h\u00f4tes.<\/em><\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #595959;\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>Monsieur\u00a0: Je bois \u00e0 nos h\u00f4tes.<\/em><\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #595959;\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>La jeune fille\u00a0: Il y a quelque chose qui ne marche pas dans cette conversation.<\/em><\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\">(extrait des <em>Crabes<\/em>, p. 83, nrf, Gallimard, 1971)<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;\"><span style=\"font-size: small;\">Dialogues insens\u00e9s, impossibilit\u00e9 d\u2019avancer dans la conversation, tournage en rond, \u00e9quivoques \u00e0 l\u2019infini, tel est le climat tour \u00e0 tour angoissant et hilarant de l\u2019univers Dubillard, climat qui nous renvoie \u00e0 ce que Lacan avait reconnu comme impossible au sein m\u00eame de la parole et du langage. Comme les personnages de ses pi\u00e8ces, nous nous confrontons \u00e0 l\u2019autonomie de la langue qui tel un syst\u00e8me ind\u00e9pendant de notre volont\u00e9 s\u2019emballe et se met soudain \u00e0 d\u00e9railler. Ce qui fait ainsi de Dubillard un dramaturge lacanien, c\u2019est ce don qui lui \u00e9tait propre de r\u00e9v\u00e9ler ce qui dans la conversation ne marche pas, ce qui fait que parler avec d\u2019autres, ce n\u2019est jamais avancer ensemble dans la m\u00eame direction, mais se perdre dans les labyrinthes du langage en essayant toutefois de rencontrer une oreille capable de faire r\u00e9sonner l\u2019\u00e9quivoque le temps d\u2019un \u00e9clat de rire partag\u00e9 devant une sc\u00e8ne nous renvoyant \u00e0 notre propre impossibilit\u00e9 de r\u00e9duire ce foss\u00e9 qui nous s\u00e9pare irr\u00e9m\u00e9diablement de notre prochain.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p align=\"JUSTIFY\">\n<p align=\"JUSTIFY\">Roland Dubillard, dramaturge lacanien par C. 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