{"id":8261,"date":"2012-02-01T07:30:18","date_gmt":"2012-02-01T06:30:18","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lacanquotidien.fr\/blog\/?p=8261"},"modified":"2012-02-16T11:17:49","modified_gmt":"2012-02-16T10:17:49","slug":"alice-au-pays-de-linconscient-laissez-vous-glisser-dans-le-terrier-isabelle-rialet-meneux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/2012\/02\/alice-au-pays-de-linconscient-laissez-vous-glisser-dans-le-terrier-isabelle-rialet-meneux\/","title":{"rendered":"Alice au pays de l\u2019inconscient &#8211; Laissez-vous glisser dans le terrier ! Isabelle Rialet-Meneux"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify\">Le partenariat initi\u00e9 depuis quelques ann\u00e9es entre le bureau de Rennes de l\u2019ACF-VLB et Les Champs Libres, haut lieu culturel rennais, se poursuit avec succ\u00e8s.<br \/>\nLes Champs Libres nous proposent, depuis le 25 octobre 2011 et jusqu\u2019au 11 mars 2012, l\u2019exposition Images d\u2019Alice. Nous pouvons y admirer de tr\u00e8s nombreuses illustrations originales de l\u2019\u0153uvre de Lewis Carroll , Alice aux pays des merveilles et De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du miroir <\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>: de superbes photographies mais aussi des extraits de nombreux films consacr\u00e9s \u00e0 Alice.<br \/>\nC\u2019est aussi autour du texte de Lewis Carroll que Sophie Marret-Maleval, psychanalyste membre de l\u2019ECF, et Alice Delarue, membre de l\u2019ACF, sont intervenues le 18 janvier 2012, inscrivant de ce fait l\u2019orientation lacanienne dans la s\u00e9rie des conf\u00e9rences li\u00e9es \u00e0 cet \u00e9v\u00e8nement dans la Cit\u00e9. C\u2019est \u00ab Au pays de l\u2019inconscient \u00bb qu\u2019elles nous ont invit\u00e9 \u00e0 rencontrer Alice. Une petite fille freudienne ? Curieuse, \u00e9trange, vive. Sa question : \u00ab Qui suis-je ? \u00bb nous entra\u00eene par les jeux de langage au-del\u00e0 de l\u2019imaginaire. Sophie Marret-Maleval nous pr\u00e9cise que, selon Lacan, \u00ab ce qui fait la force de Lewis Carroll tient \u00e0 la combinaison de l\u2019esprit du po\u00e8te et de celui du math\u00e9maticien \u00bb. Un d\u00e9bat tr\u00e8s vivant anim\u00e9 par Claire Brisson et Jean-No\u00ebl Donnart, membres de l\u2019ACF, a suivi, impliquant un public de 300 personnes. Les nombreuses questions \u00e9manant de la salle ont t\u00e9moign\u00e9 du fait que les expos\u00e9s de nos deux coll\u00e8gues ont fait mouche.<br \/>\nSuivons donc Alice au pays de l\u2019inconscient\u2026<\/p>\n<p>La psychanalyse au pays d\u2019Alice<\/p>\n<p>Alice au pays des merveilles et De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du miroir  ont suscit\u00e9 de nombreux commentaires dits \u00ab psychanalytiques \u00bb, des plus absurdes aux plus s\u00e9rieux. En quoi l\u2019\u0153uvre carrollienne a-t-elle inspir\u00e9 autant d\u2019interpr\u00e9tations analytiques souvent contradictoires entre elles ?<br \/>\nSans doute le fait que la structure narrative des Alice soit fond\u00e9e sur le r\u00eave n\u2019est pas pour rien dans la tentative de certains commentateurs d\u2019emprunter cette \u00ab voie royale \u00bb pour interpr\u00e9ter l\u2019inconscient de l\u2019auteur.<br \/>\nCes diff\u00e9rentes \u00e9tudes psychobiographiques ont toutes tent\u00e9 de mettre en parall\u00e8le la vie de l\u2019\u00e9crivain et son \u0153uvre jusqu\u2019\u00e0 all\u00e9guer de la schizophr\u00e9nie, voire de la perversion de Lewis Carroll, sujet cliv\u00e9 entre le professeur aust\u00e8re d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et le po\u00e8te \u00ab d\u00e9cadent \u00bb de l\u2019autre. Quel \u00e9trange paysage parcourons-nous ainsi \u00e0 leur lecture, fait d\u2019interpr\u00e9tations les plus fantaisistes les unes que les autres : Le nonsense de l\u2019oeuvre t\u00e9moignerait d\u2019une \u00ab n\u00e9gation de la r\u00e9alit\u00e9 \u00bb sans pour autant que soit d\u00e9finie une telle r\u00e9alit\u00e9 ; l\u2019auteur se serait identifi\u00e9 \u00e0 la petite fille du fait d\u2019avoir grandi dans un univers essentiellement f\u00e9minin ; ou encore il aurait r\u00e9alis\u00e9 de la sorte un fantasme oedipien d\u2019avoir un enfant de sa m\u00e8re, etc&#8230; Tous ces auteurs cherchent des indices afin d\u2019accr\u00e9diter leurs th\u00e8ses. Ainsi, la psychanalyste am\u00e9ricaine Phillys Greenacre note-t-elle une \u00ab omnipr\u00e9sence de l\u2019agressivit\u00e9 orale \u00bb 1 dans les Alice. Paul Schilder rel\u00e8ve quant \u00e0 lui le caract\u00e8re anxiog\u00e8ne de l\u2019\u0153uvre et voit dans l\u2019\u00e9criture invers\u00e9e un indice de la difficult\u00e9 de Carroll \u00e0 d\u00e9finir son orientation sexuelle. John Skinner \u00e9lucubre pour sa part sur son \u00e9criture de gaucher et le b\u00e9gaiement dont il a souffert enfant qui serait  \u00e0 l\u2019origine des \u00ab mots-valises \u00bb chers \u00e0 l\u2019auteur.<br \/>\nCes diff\u00e9rentes tentatives psychologisantes, loin de nous convaincre, nous font apercevoir leur impasse toute imaginaire et de ce fait encore mieux appr\u00e9hender l\u2019hommage que Lacan rendit \u00e0 Lewis Carroll.<\/p>\n<p>Une lecture lacanienne<\/p>\n<p>Jacques Lacan adopte en effet un point de vue bien diff\u00e9rent : \u00ab La biographie de cet homme qui tint un scrupuleux journal ne nous \u00e9chappe pas moins. L\u2019histoire, certes, est dominante dans le traitement psychanalytique de la v\u00e9rit\u00e9, mais ce n\u2019est pas la seule dimension : la structure la domine. On fait de meilleures critiques litt\u00e9raires l\u00e0 o\u00f9 on sait cela \u00bb2. Tout comme Freud, qui d\u00e9j\u00e0 s\u2019int\u00e9ressait \u00e0 la fa\u00e7on avec laquelle les \u0153uvres litt\u00e9raires ou artistiques produisaient sur lui de l\u2019\u00ab effet \u00bb3, Lacan s\u2019attache \u00e0 ce qui fait le succ\u00e8s d\u2019Alice, \u00e0 la raison pour laquelle elle \u00ab nous atteint tous \u00bb.<br \/>\nPour Lacan, il est inop\u00e9rant de partir des \u00ab pr\u00e9tendues discordances de la personnalit\u00e9 \u00bb de Carroll : si celui-ci est bien divis\u00e9 entre le po\u00e8te et le math\u00e9maticien, ces deux positions \u00ab sont n\u00e9cessaires \u00e0 la r\u00e9alisation de l\u2019\u0153uvre \u00bb. Celle-ci contient une certaine v\u00e9rit\u00e9, non sur l\u2019inconscient de l\u2019auteur, mais sur notre inconscient \u00e0 tous, ce que Lacan appelle le sujet de l\u2019inconscient.<br \/>\nL\u2019Unheimlich propre \u00e0 la structure des Alice, qui fait aussi la joie \u00e9prouv\u00e9e \u00e0 sa lecture, provient de la rencontre avec l\u2019Autre sc\u00e8ne, celle que l\u2019on aper\u00e7oit lorsqu\u2019on franchit une certaine limite imaginaire. Pour Lacan, la voie du nonsense qu\u2019emprunte Carroll pour \u00e9crire les aventures d\u2019Alice permet d\u2019acc\u00e9der \u00e0 un au-del\u00e0 du moi \u2013 dont il nous dit qu\u2019il rel\u00e8ve d\u2019une image \u2013 alors que dans l\u2019ordinaire ce \u00ab passage au-del\u00e0 du miroir \u00bb4  est impossible. Un au-del\u00e0 de la signification s\u2019ouvre aux lecteurs. Les aventures d\u2019Alice ont une port\u00e9e logique : elle y rencontre des probl\u00e8mes pr\u00e9cis auxquels elle tente de r\u00e9pondre avec rigueur, m\u00eame si elle finit par buter sur les limites du langage.<br \/>\n\u00c0 la question d\u2019Alice \u00ab Qui suis-je ? \u00bb, c\u2019est le \u00ab manque d\u2019\u00eatre \u00bb qui surgit, condition du parl\u00eatre.<\/p>\n<p>Pourquoi lire Alice aujourd\u2019hui ?<\/p>\n<p>Alice est une petite fille de l\u2019\u00e8re victorienne, pour autant son voyage au Pays des Merveilles continue de nous toucher. Nul caract\u00e8re d\u00e9suet ne transpara\u00eet si on c\u00e8de \u00e0 vouloir la comparer aux s\u00e9ries anim\u00e9es contemporaines comme les Simpsons, bien \u00e9loign\u00e9e \u00e9galement de l\u2019univers po\u00e9tique \u00e0 succ\u00e8s d\u2019un Miyazaki. Plut\u00f4t que de maintenir la persistance d\u2019un monde r\u00e9volu et nostalgique, le succ\u00e8s des Alice \u00ab tient plut\u00f4t \u00e0 la conjonction de l\u2019esprit scientifique et du merveilleux qui nous met sur la voie des limites de la science et du langage ainsi que de la division du sujet de l\u2019inconscient qui fait notre humanit\u00e9 \u00bb.5<br \/>\nTout comme la psychanalyse vit le jour en une p\u00e9riode marqu\u00e9e par le triomphe de la science, l\u2019\u0153uvre carrollienne interroge le discours m\u00eame dont elle \u00e9merge. Elle fut produite par un math\u00e9maticien qui \u00ab r\u00e9digea une vingtaine de trait\u00e9s d\u2019arithm\u00e9tique et de logique, participants du mouvement qui conduisit \u00e0 ce que les math\u00e9matiques s\u2019appuient sur une langue logique enti\u00e8rement formalis\u00e9e. Le souci du logicien marque l\u2019\u00e9criture m\u00eame de l\u2019\u0153uvre litt\u00e9raire. Elle v\u00e9hicule des intuitions anticipant sur les indications des logiciens ult\u00e9rieurs \u00bb .<br \/>\nLes dialogues truculents entre Alice et ses partenaires dont le chat, ou le ver \u00e0 soie, mettent en \u00e9vidence comment Lewis Carroll, bien malgr\u00e9 lui, introduit le sujet de l\u2019inconscient que la logique classique ou formelle ignore. La pr\u00e9tention \u00e0 rationaliser la langue s\u2019en trouve ainsi d\u00e9mentie. Lewis Carroll anticipe l\u2019enseignement de Saussure sur l\u2019arbitraire du signe marquant la rupture entre le mot et la chose et de ce fait il anticipe \u00e9galement sur le signifiant tel que Lacan l\u2019a formalis\u00e9.<br \/>\nAlice pose la question de son \u00eatre d\u2019o\u00f9 le malentendu n\u2019est pas exclu. Son exp\u00e9rience rappelle celle qui a pr\u00e9sid\u00e9 pour Lewis Carroll, \u00e0 l&rsquo;\u00e9criture des contes. Le nonsense ouvre \u00e0 l&rsquo;intuition du sujet de l&rsquo;inconscient.<br \/>\nAlice est donc une \u0153uvre de son temps qui n\u2019a pas perdu de sa modernit\u00e9.<\/p>\n<p>1 Phyllis Greenacre, \u00ab Charles Lutwidge Dogson et Lewis Caroll : reconstitution et interpr\u00e9tation d\u2019une \u00e9volution \u00bb, Cahiers de l\u2019Herme : Lewis Carroll, n\u00b0 17, 1971, p. 189-212.<br \/>\n2 Jacques Lacan, \u00ab Hommage rendu \u00e0 Lewis Carroll \u00bb, intervention sur France Culture, 31 de\u0301cembre 1966.<br \/>\n3 Cf. Sigmund Freud, \u00ab Le Mo\u00efse de Michel-Ange \u00bb, L\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9 et autres essais, Paris, Gallimard, 2005, p. 87.<br \/>\n4 Jacques Lacan, Le S\u00e9minaire, livre XII, \u00ab Probl\u00e8mes cruciaux pour la psychanalyse \u00bb, in\u00e9dit.<br \/>\n5 Cf Sophie Marret-Maleval, conf\u00e9rence donn\u00e9e aux Champs Libres \u00e0 Rennes le 18 janvier 2012.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify\">Le partenariat initi\u00e9 depuis quelques ann\u00e9es entre le bureau de Rennes de l\u2019ACF-VLB et Les Champs Libres, haut lieu culturel rennais, se poursuit avec succ\u00e8s.<br \/> Les Champs Libres nous proposent, depuis le 25 octobre 2011 et jusqu\u2019au 11 mars 2012, l\u2019exposition Images d\u2019Alice. 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