{"id":9540,"date":"2012-03-15T20:13:29","date_gmt":"2012-03-15T19:13:29","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lacanquotidien.fr\/blog\/?p=9540"},"modified":"2012-03-15T20:13:29","modified_gmt":"2012-03-15T19:13:29","slug":"une-histoire-sans-paroles-par-isabelle-streliski","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/2012\/03\/une-histoire-sans-paroles-par-isabelle-streliski\/","title":{"rendered":"Une histoire sans paroles, par Isabelle Str\u00e9liski"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">La <strong><em>Haute Autorit\u00e9 de Sant\u00e9<\/em><\/strong> a d\u00e9cid\u00e9 de ne pas recommander la pertinence de la psychanalyse dans le traitement de l&rsquo;autisme \u2014 en fait elle s&rsquo;est abstenue d&rsquo;\u00e9mettre un jugement sur cette pratique estimant que celle-ci faisait l&rsquo;objet d&rsquo;un avis divergent sur son efficacit\u00e9 et qu\u2019elle \u00e9tait non consensuelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle pr\u00e9cise que les recommandations de bonnes pratiques \u00ab\u00a0ne sauraient dispenser le professionnel de sant\u00e9 de faire preuve de discernement dans sa prise en charge du patient, qui doit \u00eatre celle qu&rsquo;il estime la plus appropri\u00e9e en fonction de ses propres constatations\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L\u2019autisme est une pathologie complexe, aujourd\u2019hui r\u00e9duite sous le diagnostic\u00a0: \u00ab\u00a0Troubles envahissants du comportement\u00a0\u00bb. Et ce discernement souhait\u00e9 par la <em>Haute Autorit\u00e9<\/em> sur la particularit\u00e9 du soin en fonction du cas, contredit la validit\u00e9 des recommandations o\u00f9 le consensus obtenu provient de consid\u00e9rations statistiques sur les cas examin\u00e9s.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"color: #0000ff;\">\u00c0 la singularit\u00e9 de chaque cas doit correspondre une prise en charge elle aussi singuli\u00e8re.<\/span><\/strong> En voici un exemple.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Melle A est une jeune femme de 27 ans que je re\u00e7ois \u00e0 mon cabinet depuis l&rsquo;ann\u00e9e 2004.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sa maman \u00e9tait venue me voir des ann\u00e9es auparavant pour des probl\u00e8mes relationnels. Elle \u00e9voquait alors les difficult\u00e9s qu&rsquo;elle rencontrait avec sa fille \u00e2g\u00e9e \u00e0 ce moment l\u00e0 de 12 ans. Celle-ci souffrait d&rsquo;un handicap neurologique qui \u00e9tait selon elle la cons\u00e9quence d&rsquo;un accouchement tr\u00e8s difficile.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Melle A avait rencontr\u00e9 durant quatre ans un p\u00e9dopsychiatre, mais celui-ci ayant quitt\u00e9 la ville o\u00f9 elle r\u00e9sidait, sa m\u00e8re m&rsquo;avait recontact\u00e9e pour me demander si j&rsquo;accepterais de recevoir sa fille alors \u00e2g\u00e9e de vingt ans et qui \u00e9tait dans un \u00e9tat de grande angoisse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle \u00e9tait dans un IME depuis la petite enfance, ses parents travaillaient tous les deux dans le milieu socio-\u00e9ducatif.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Melle A n&rsquo;a jamais eu acc\u00e8s au langage. <strong>C&rsquo;est<\/strong> donc <span style=\"color: #0000ff;\"><strong>une histoire sans parole mais pas sans \u00e9changes qui va se nouer avec elle, car comme le rappelait le Docteur Lacan \u00e0 propos de l\u2019autisme dans la conf\u00e9rence de Gen\u00e8ve sur le sympt\u00f4me : \u00ab\u00a0Il y a pourtant s\u00fbrement quelque chose \u00e0 leur dire\u00a0\u00bb.<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans les premiers moments de nos rencontres je la recevais, \u00e0 sa demande, une fois par semaine. Un rituel s&rsquo;\u00e9tait alors \u00e9tabli d&#8217;embl\u00e9e\u00a0: la s\u00e9ance se d\u00e9roulait en deux temps, le premier temps ou je recevais Melle A toute seule, et le deuxi\u00e8me temps o\u00f9 \u00e0 sa maman venait nous rejoindre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans les d\u00e9buts de nos rencontres, Melle A ne prenait jamais la main que je lui tendais, que ce soit pour dire bonjour ou au revoir. Quand elle se d\u00e9pla\u00e7ait, je remarquais qu&rsquo;elle \u00e9tait encombr\u00e9e de son corps comme si rien, pas m\u00eame ses v\u00eatements, ne pouvaient\u00a0 faire limite pour le contenir. Elle ne pr\u00eatait pas attention aux objets qui l&rsquo;entouraient bousculant tout sur son passage, laissant tomber ce qui l&rsquo;habillait, son manteau ou son sac. <strong>Tout paraissait glisser sans qu&rsquo;elle ne retienne rien et sans que cela ait un effet sur elle<\/strong>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Pourtant, durant le temps de la s\u00e9ance avec elle, quelque chose se mettait \u00e0 exister. <\/strong>Elle occupait ce lieu et s&rsquo;y trouvait apais\u00e9e, un sourire apparaissait sur son visage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A chaque d\u00e9but de s\u00e9ance, il lui \u00e9tait important de v\u00e9rifier <span style=\"color: #0000ff;\"><strong>l&rsquo;\u00e9criture de son nom<\/strong><\/span> sur mon agenda. Elle essayait alors d&rsquo;\u00e9crire son pr\u00e9nom et, \u00e0 sa demande, je lui dictais\u00a0 les lettres qui le composaient, m\u00eame si cela repr\u00e9sentait pour elle un effort tr\u00e8s fatigant. Au bout d&rsquo;un long moment, quelques ann\u00e9es surement, elle r\u00e9ussit \u00e0 \u00e9crire ce pr\u00e9nom sans avoir besoin de ma dict\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle s\u2019exprimait par des gestes, <strong>aucun son ne pouvait sortir de sa bouche<\/strong>, m\u00eame si parfois elle s\u2019essayait \u00e0 dire seulement \u00ab\u00a0oui\u00a0\u00bb, mais c\u2019\u00e9tait un son qui avait pour seule r\u00e9sonance l\u2019expression que l\u2019on pouvait lire sur son visage. <strong><span style=\"color: #0000ff;\">C\u2019est donc moi qui parlais, c\u2019est le choix que je faisais, aid\u00e9e en cela par ce qu\u2019\u00e9crivait Gabriel Lombardi lors du <em>Conciliabule d\u2019Angers<\/em> en 1996\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Comment agir avec un sujet qui ne parle pas, les questions que je lui posais n\u2019avaient pas de r\u00e9ponses, j\u2019ai donc pris le parti de lui parler moi-m\u00eame\u00a0\u00bb<\/span><\/strong>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ses gestes, qui lui permettaient de s\u2019exprimer, \u00e9taient souvent \u00e9nigmatiques car leur signification n\u2019\u00e9tait jamais la m\u00eame, et si je n\u2019en traduisais pas imm\u00e9diatement le sens qu\u2019elle y donnait, cela entrainait pour elle une grande inqui\u00e9tude qui la laissait dans un \u00e9tat de perplexit\u00e9 face \u00e0 mon incompr\u00e9hension. Il n\u2019\u00e9tait alors pas question d\u2019insister.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 ce moment l\u00e0 de la s\u00e9ance Melle A m\u2019indiquait qu\u2019il \u00e9tait temps d\u2019aller chercher sa m\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce deuxi\u00e8me temps en pr\u00e9sence de sa m\u00e8re m\u2019avait permis de comprendre que <strong><span style=\"color: #0000ff;\">sa m\u00e8re c\u2019\u00e9tait en quelque sorte sa voix<\/span><\/strong>. Quand elle me donnait quelques \u00e9l\u00e9ments sur la vie de sa fille, Melle A \u00e9tait comme absorb\u00e9e dans le regard et les mots de sa m\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce deuxi\u00e8me temps \u00e9tait n\u00e9cessaire pour elles deux. Sa maman l\u2019avait appropri\u00e9 \u00e0 la demande de sa fille et je ne me suis jamais oppos\u00e9e \u00e0 ce dispositif. <strong>L\u2019espace que Melle A occupait dans le temps de sa s\u00e9ance n\u2019\u00e9tait pas abim\u00e9 par la pr\u00e9sence de sa m\u00e8re dans le deuxi\u00e8me temps, mais j\u2019observais que se produisait dans ce battement seule\/accompagn\u00e9e, une coupure dans le couple m\u00e8re \u2013 fille<\/strong>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelle est donc la place que j\u2019occupe dans ce lien m\u00e8re \u2013 fille\u00a0? Il y a un usage pluriel de cette place\u00a0: pour Melle A je repr\u00e9sente un lieu ext\u00e9rieur \u00e0 ce lien, et l\u00e0 o\u00f9 il y a un nouage entre elles deux, j\u2019introduis une possibilit\u00e9 de desserrage de ce n\u0153ud.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"color: #0000ff;\">Pour Melle A, la pr\u00e9sence de l\u2019analyste lui donne une place s\u00e9par\u00e9e de sa m\u00e8re et cr\u00e9e un lien in\u00e9dit. Pour sa m\u00e8re, la pr\u00e9sence d\u2019un tiers interpose un voile entre elle et sa fille<\/span><\/strong>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La place que j\u2019occupe permet peut \u00eatre d\u2019introduire du semblant l\u00e0 ou il n\u2019y en a pas, l\u00e0 ou le r\u00e9el domine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans les s\u00e9ances sont privil\u00e9gi\u00e9es les semblants de la psychanalyse qui ne sont pas ceux du lien social que peuvent \u00eatre ceux de l\u2019institution dans laquelle Melle A se trouve aujourd\u2019hui et qu\u2019elle n\u2019accepte pas toujours.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce dispositif que nous avons invent\u00e9 permet de faire appara\u00eetre le sujet. Pour Melle A aujourd\u2019hui cela se r\u00e9alise dans le changement de son rapport \u00e0 l\u2019autre. Elle peut d\u00e9sormais, en me disant \u00ab\u00a0bonjour\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0au revoir\u00a0\u00bb, me tendre la main. Elle s\u2019\u00e9parpille un peu moins dans sa fa\u00e7on de se mouvoir. Dans mon cabinet elle s\u2019int\u00e9resse d\u00e9sormais \u00e0 l\u2019ordinateur. Ensemble, nous recherchons son pr\u00e9nom qu\u2019elle \u00e9crit elle-m\u00eame sur le clavier, ainsi que le nom de la petite ville dans laquelle elle r\u00e9side.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">S\u2019opposait \u00e0 ce d\u00e9bordement corporel une certaine d\u00e9licatesse dans la tenue d\u2019un crayon ou d\u2019une paire de ciseaux, par exemple quand elle voulait d\u00e9couper du papier. Ses dessins sans forme sont devenus aujourd\u2019hui, m\u00eame si c\u2019est une activit\u00e9 tr\u00e8s rare pour elle, des repr\u00e9sentations aux contours un peu plus \u00e9labor\u00e9s.<br \/>\nMelle A accepte le lieu et le lien de la s\u00e9ance mais \u00e0 la condition que sa m\u00e8re ne soit pas trop loin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00ab\u00a0 Le semblant comme objet <em>a <\/em>permet d\u2019atteindre le r\u00e9el\u00a0\u00bb \u00e9crivait le Docteur Lacan dans <em>Encore.<\/em> Le semblant de la psychanalyse permet \u00e0 Melle A que son r\u00e9el soit \u00e9cout\u00e9 et entendu sans aucunes vis\u00e9es \u00e9ducatives.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>C\u2019est aussi ce qu\u2019essaie de faire sa maman\u00a0: croire \u00e0 ce semblant, d\u00e9coller le r\u00e9el en acceptant de l\u2019adresser \u00e0 quelqu\u2019un par les voies de l\u2019imaginaire. \u00a0<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">La Haute Autorit\u00e9 de Sant\u00e9 a d\u00e9cid\u00e9 de ne pas recommander la pertinence de la psychanalyse dans le traitement de l&rsquo;autisme \u2014 en fait elle s&rsquo;est abstenue d&rsquo;\u00e9mettre un jugement sur cette pratique estimant que celle-ci faisait l&rsquo;objet d&rsquo;un avis divergent sur son efficacit\u00e9 et qu\u2019elle \u00e9tait non consensuelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle pr\u00e9cise [&#8230;]<\/p>\n","protected":false},"author":9,"featured_media":9541,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[6,14],"tags":[1959,1960],"class_list":["post-9540","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-courrier","category-debatsdesautistes","tag-isabelle-streliski","tag-une-histoire-sans-paroles"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9540","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/9"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9540"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9540\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9543,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9540\/revisions\/9543"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media\/9541"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9540"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=9540"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lacanquotidien.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=9540"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}