Drive, portrait de la pulsion en jeune homme moderne par Philippe La Sagna
Drive a reçu un prix à Cannes pour sa mise en scène due au danois Nicolas Winding Refn jusqu’ici célèbre pour sa série de film The Pusher.
Drive, portrait de la pulsion en jeune homme moderne par Philippe La Sagna
Drive a reçu un prix à Cannes pour sa mise en scène due au danois Nicolas Winding Refn jusqu’ici célèbre pour sa série de film The Pusher.
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Sur les traces du réel par Kristell Jeannot
Les larmes du petit soldat. « Serre les dents et bats-toi » disait la mère à l’enfant lorsque la vie se faisait trop dure. Elle-même n’avait pas trouvé d’autres solutions face à la disparition de son père emporté par la maladie durant son enfance. Sa force vitale […]
Sur les traces du réel par Kristell Jeannot
Les larmes du petit soldat. « Serre les dents et bats-toi » disait la mère à l’enfant lorsque la vie se faisait trop dure. Elle-même n’avait pas trouvé d’autres solutions face à la disparition de son père emporté par la maladie durant son enfance. Sa force vitale flirtait avec un surmoi d’acier ne laissant aucun espace pour subjectiver les écorchures du réel, ni déplacer un masochisme pathétique qui ne cessait d’orienter ses décisions.
> Laissez passer Sisyphe >
L’enfant fit sien ce précepte maternel, avançant dans la vie, solitaire et perdu, cavalier sans tête, jonché sur une monture fantasmatique aux insondables desseins. Il se fit psychologue en réaction justement à cette impensée maternelle, et entra lui-même en analyse pour « regarder la réalité en face ». L’enfant jusqu’ici n’en voulait rien savoir du réel, lui préférant les sables mouvants de l’imaginaire cotonneux. Les larmes du soldat coulèrent longtemps en séance sans que le sujet ne puisse les faire siennes. Elle n’en voulait rien savoir, à cette époque, d’elles, et d’elle-même. (…)
Le soldat était effectivement une femme, qui, petite fille, se rêvait en « Athéna, déesse de la guerre, entourée de ses hommes ». Une figure féminine aux insignes guerriers, éminemment phallique. C’était sa manière à elle de faire l’homme, se comparer à lui quant à sa force, mentale et physique.
« La guerre est un fléau inévitable » constate Voltaire, lucide, à la fin de son article sur la guerre (1) « si l’on y prend garde, poursuit-il, tous les hommes ont adoré le dieu Mars : Sabaoth, chez les Juifs, signifie le dieu des armes ; mais Minerve, chez Homère, appelle Mars un dieu furieux, insensé, infernal ». Reconnaissons-le : l’esprit guerrier est agalmatique, en tant qu’il est porteur dans l’imaginaire de force, de courage, et d’héroïsme. Dans l’imaginaire, seulement, car la Guerre, la Vraie, est horreur, orchestration des motions pulsionnelles les plus viles.
J’ai appris récemment sur France Inter le retour des troupes françaises d’Afghanistan après avoir suivies une mission de trois jours dans un hôtel de luxe visant à les déconditionner de la guerre. « Reprenez votre vie, soldats, la guerre ne fait que passer ! », a-t-on l’air de penser au gouvernement.
Non. En vérité, le passé ne cesse pas de faire retour dans le présent. La guerre ne cesse pas de s’écrire. C’est le principe même du refoulement voué à revenir par retour du refoulé. C’est également le principe du réel que de laisser une trace indélébile de son existence, sur le psychisme de l’homme.
Jusqu’ici tout va bien. Les travaux de l’artiste Paola de Pietri présentés au BAL en ce moment, dans le cadre de l’exposition « Topographie de la Guerre », sont pour moi une démonstration visuelle de cette trace indélébile du réel. À première vue, à partir d’un procédé rappelant le poème d’Arthur Rimbaud, « Le promeneur du Val », tout va bien. L’artiste propose au regard le portrait de paysages pittoresques et romantiques qui s’étendent à perte de vue, propice à la flânerie visuelle… Jusqu’ici tout va bien, disais-je, car lorsque l’esprit est éclairé sur l’histoire du site de la prise de vue, l’œil découvre dans un frisson soudain le véritable visage du paysage, son caractère belligène, et les stigmates discrets de son passé lui sont révélés : ici un impact d’obus, là un ancien bunker, recouverts en partie par la flore. J’interprète ces « trous noirs » sur les photographies comme une représentation du réel traumatique car hors-sens, et atemporel, une représentation de cet insaisissable Colosse, qui nous tient, dans les effets symptomatiques qu’il produit sur nous- autres, parlêtres. L’ensemble de l’exposition honore l’art contemporain dans sa manière de convoquer le spectateur au travers d’œuvres réalisées avec finesse et esprit. L’un des deux commissaires de l’exposition Jean-Yves Jouannais est également l’auteur du catalogue au fil duquel se déplie une pensée pleine d’érudition. D’ailleurs, et ce n’est sans doute pas un hasard, il commence son commentaire par une citation de Jacques Lacan.
« Lacan, dans le Séminaire XI, décrète que « Toute action représentée dans un tableau nous y apparaîtra comme scène de bataille. » Il ne pourrait exister de représentation qui ne soit de guerre, d’une guerre. Ses manifestations les plus reconnaissables – vacarmes, plaintes, morts, décombres – peuvent être hors champ, ou hors temps, mais l’artiste doit en être averti, quel que soit son medium, lorsqu’il s’attache à prélever des bribes de réel. Lacan parle là la langue d’Héraclite : « La guerre est le père de tout. » »
Le père de la Horde primitive n’est plus un mythe : Mon dernier mot portera sur la mort de Kadhafi. La Libye est enfin libre, débarrassée de sa folie meurtrière, mais les conditions de sa libération n’en sont pas moins inquiétantes. On « comprend » les libyens, ici ou là en effet, on peut entendre dire : « il faut les comprendre, ils ont tellement souffert, ils ont exorcisé leur haine ! » ; je pense surtout quant à moi qu’ils ont répondu en miroir, à l’horreur, par l’horreur. Ce peuple meurtri, certes, a été incapable – c’est un fait – de traiter de manière symbolique la monstruosité de cet homme. Par cet acte, ce lynchage, ils se sont positionnés comme les fils de cet homme, misant sur la violence, plutôt que de s’appuyer sur la loi. Le destin n’existe pas. Je souhaite donc qu’ils réussissent à s’extraire des re-pères avec lesquels ils ont vécus jusqu’ici pour s’inventer un futur à la mesure du courage qu’ils ont montré durant la Révolution.
(1) Voltaire, « Guerre », Dictionnaire philosophique, Folio classique, 1994, p.304.
Publié dans le N°81 de Lacan Quotidien
La mémoire absolue de l’aléthosphère par Rodolphe Adam
Max Schrems, jeune autrichien de 24 ans, a eu l’étonnante idée de vouloir récupérer l’ensemble des informations qu’il avait pu laisser sur le réseau social Facebook.
Lumière de Çiva par Philippe De Georges
« Tout doit être repris au départ à partir de l’opacité sexuelle (1)«
Invité à commenter cette phrase de Lacan pour une réunion nationale d’Uforca, j’avais pris les chemins d’Angkor et Luang Prabang.
« Pas de rupture pour une bonne santé mentale » par Carole Dewambrechies-La Sagna
Un nouveau Plan Santé mentale est attendu pour le mois de décembre 2011. Il définira les orientations données en psychiatrie pour la période 2011-2015. D’ores et déjà le Ministère de la santé a fait connaitre au comité d’orientation du […]
« Pas de rupture pour une bonne santé mentale » par Carole Dewambrechies-La Sagna
Un nouveau Plan Santé mentale est attendu pour le mois de décembre 2011. Il définira les orientations données en psychiatrie pour la période 2011-2015. D’ores et déjà le Ministère de la santé a fait connaitre au comité d’orientation du Plan Santé mentale ce qu’il pensait devoir en être des axes stratégiques. (1) Aura-t-il auprès du public psy le même succès en termes de commentaires que le précédent – qui fit en son temps les belles feuilles du Nouvel Âne ? On peut se demander d’ailleurs si le Ministère n’a pas anticipé ces réactions. Il est en effet précisé que le prochain plan ne devrait pas excéder quinze pages contre une centaine pour le précédent plan 2005-2008… Serait-ce pour ne pas irriter le lecteur, ou bien pour se faire plus discret ?
L’étrangeté du présupposé de ces axes d’orientation attire en effet l’attention et suscite de nombreuses questions. En effet, ces axes d’orientation, au nombre de quatre, ont tous pour objet « la réduction et la prévention des ruptures » (sic). Ils se déclinent selon l’axe temporel, l’axe spatial, l’axe du discours courant, et l’axe gnoséologique qui concerne l’agencement des savoirs eux-mêmes, selon la lecture que j’en propose.
Sur l’axe temporel est envisagée la vie du malade dans la durée et posé le précepte d’un accès aux soins facilité. Il s’agit d’ « améliorer l’accès de la personne aux soins psychiatriques et somatiques dont elle a besoin », d’ « améliorer la continuité des soins et de l’accompagnement aux différents âges de la vie de la personne », d’ « améliorer sa qualité de vie et son accès aux droits ». Ce souhait est un vœu pieux puisque les conditions financières de prise en charge se réduisent à tel point qu’elle devient pratiquement impossible pour beaucoup. Cette réalité est passée totalement sous silence, mais il semblerait que les auteurs du rapport y répondent par le point n°1, lequel définit l’aide aux aidants – la famille – comme une priorité. La famille doit être soutenue pour l’aide – le soin ? – qu’elle apporte au malade et qu’elle sera souvent, entend-on, seule à apporter bientôt. Qui sait si dans l’avenir, on ne reprochera pas à cette famille de ne pas être assez « aidante » ?
Sur l’axe spatial, les recommandations reprennent l’antienne de la mauvaise répartition géographique de l’offre de soins. Il s’agit de « prévenir et réduire les ruptures selon les publics et les territoires. » De plus, l’offre de soins doit s’adapter aux publics spécifiques : prisonniers, sans abris, handicapés. On souhaite donc « une meilleure répartition de l’offre de soin » et une meilleure information sur les modalités de prise en charge qui existent. Il est de notoriété publique en effet que si les patients ne se soignent pas, c’est qu’ils manquent d’informations sur les possibilités de soins qui leur sont offertes !
L’axe du discours courant propose de réduire et de prévenir les ruptures entre la psychiatrie et la société. Citons : « Les représentations négatives des troubles mentaux, de la psychiatrie, des handicaps psychiques nuisent à la santé publique en tant qu’elles retardent bien souvent la demande d’aide et le recours aux soins. » Changeons donc les représentations sociales de la maladie mentale et de la psychiatrie – en la judiciarisant ? – et le tour sera joué ! Aucune question n’est soulevée sur le pourquoi, et le comment ? de cette rupture entre la folie ou la maladie mentale et le discours qui se tient dans une société donnée. Il n’y a qu’à déclarer « qu’il faut que ça change » !
L’axe gnoséologique enfin, a droit à un intertitre dans le Quotidien du médecin : « Sortir des conflits d’écoles ». Cette fois il faut « prévenir et réduire les ruptures entre les savoirs » qui permettent des approches « toutes utiles et complémentaires. » Le supposé qui sous-tend cette proposition déclinée sous ces différentes modalités se fait jour : entre la continuité et la discontinuité, le Ministère de la santé préfère la continuité, entre la différence et le même, il préfère le même – il faudra nous dire à ce propos, ce que nous devons faire de la différence des sexes, qui pourrait être elle-même source de conflit ! Bref, le Ministère préfère la nuit dans laquelle toutes les vaches sont noires !
D’où vient la promotion de ce terme de « rupture » qu’il s’agit ici de prévenir et de réduire ?
Il existe, il est vrai, en médecine. On parle de la « rupture d’un tendon » sur lequel on a trop tiré et de la « réduction d’une fracture ». On insiste aussi sur la « prévention des fractures » : par l’exercice physique et un bon usage de la vitamine D. Mais n’est-ce pas ici plutôt le signe de l’incursion de la psychologie du travail dans la question de la santé mentale comme pour en rendre plus aisée la lecture alors que c’est un obscurcissement qui est au contraire produit ? La rupture des liens professionnels dans un certain type de management a été soulignée, les licenciements sont aussi de gros pourvoyeurs de ruptures en tout genre, voire de suicide. Mais s’agit-il de la même chose ?
Tout Plan Santé mentale devrait partir au contraire d’une théorie du sujet qui implique une division, une part de soi inconnue du sujet lui-même et une réflexion sur la raison et la folie qui ne se limitent pas à ce qu’en renverrait une société mal éclairée. Déjà, en 1958, Lacan soulignait que le terme de fracture psychotique (2) n’était pas adapté à ce dont il est question. Le terme sous-entend une « réduction de la fracture » comme on dit dans les services d’urgence, alors que toute théorie du sujet en tant qu’il est parlêtre, sujet du langage, implique une discontinuité de soi à soi qui constitue nécessairement le point de départ de tout Plan Santé mentale.
Au contraire, on entend bien que la rupture qu’il s’agit ici « de prévenir et de réduire », est celle qui permettrait à tout sujet d’échapper aux soins et au système que le Plan Santé mentale est censé mettre au point.
Publié dans le N°80 de Lacan Quotidien
(1) Le Quotidien du médecin du 17 octobre 2011.
(2) «D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Ecrits, p. 577.
Superman Et Les sous-hommes par Pierre-Gilles Gueguen
(Part II)
L’imbroglio monétaire qui nous frappe aujourd’hui de plein fouet, a commencé aux Etats Unis par la crise dite des « subprimes » c’est à dire par la faillite des deux compagnies américaines de crédit hypothécaire aux particuliers. La faillite de la banque Lehman Brothers s’en […]
Superman Et Les sous-hommes par Pierre-Gilles Gueguen
(Part II)
L’imbroglio monétaire qui nous frappe aujourd’hui de plein fouet, a commencé aux Etats Unis par la crise dite des « subprimes » c’est à dire par la faillite des deux compagnies américaines de crédit hypothécaire aux particuliers. La faillite de la banque Lehman Brothers s’en est suivie en 2008 avec
rapidement des répercussions sur l’Euro. Le financier Georges Soros prédisait déjà en août 2010 que ce serait toute la zone Euro qui aurait à en souffrir (1). Il blâmait à ce propos la politique monétaire allemande vers laquelle Nicolas Sarkozy propose aujourd’hui de « converger ». « Malheureusement – écrivait-il l’Allemagne ne se rend pas compte de ce qu’elle fait. Tout ce qu’elle veut c’est maintenir sa compétitivité… En conséquence c’est l’Allemagne qui détermine objectivement les politiques financières et économiques de la zone Euro sans en être subjectivement consciente » et encore : « La crise actuelle est davantage une crise des banques qu’une crise fiscale, le système bancaire d’Europe continentale n’a jamais été vraiment remis au clair après le crash de 2008. Les mauvais produits financiers n’ont jamais été réévalués à leur valeur de marché ; on les a gardés à leur valeur antérieure. »
Il en résulte que les banques sont gavées d’emprunts d’états dont elles ne peuvent plus se débarrasser qu’à perte.
Cette analyse date déjà d’il y a plus d’un an et nous sommes aujourd’hui au cœur du problème.
Il y a donc en effet une question de technique financière : les « subprimes », c’est à dire les valeurs boursières émises par des entreprises qui prêtaient sciemment sur le marché à des clients « douteux », c’est à dire incapables pour beaucoup de rembourser, étaient ensuite incorporées à des produits vendus sur le marché financier sous la forme de produits dérivés. Les produits dérivés, mélanges de valeurs sûres et de valeurs « toxiques » vendues sur le marché non pas à leur valeur présente mais en pariant sur leur valeur à terme, ont contribué à déréaliser ou encore à « virtualiser » la finance mais aussi à produire des « effets de leviers » -démultiplication des profits.
Mais, comme le faisait remarquer Massimo Amato, professeur à l’Université Bocconi de Milan, dans son intervention au Forum de la Scuola Lacaniana di Psicoanalisi le 22 octobre dernier, la technique financière qui a fait l’objet de l’essentiel des commentaires sur la crise monétaire (2), n’est que secondaire. Ce dont il s’agit en effet est plus profond. La crise actuelle est un effet de la technique et relève de ce qu’il appelle la « métaphysique économique ».
Le crédit, a en effet pour conséquence une distorsion du temps, « une totalisation future qui se renverse en son contraire, et prend la forme d’une annulation, ou d’une perte de sens. » Tout se passe comme si le marasme consécutif aux « subprimes » n’était en réalité que l’échec d’un vœu, au sens où Freud distingue dans le désir du rêve le vœu –Wunsch– et le sens inconscient. (cf l’analyse du rêve de l’injection faite à Irma).
Là où les humains rêvaient d’une totalisation, se révèle un impossible à totaliser le sens, ce que Lacan nomme le « réel ». Paul Krugman, prix nobel d’Economie et chroniqueur au New York Times lui donne un nom: « greed » -avidité orale-. Jacques-Alain Miller quant à lui, avait rappelé plus justement dans un article du Point que la psychanalyse a de longtemps établi le lien entre l’argent et l’anal et que c’est ce semblant là qui a été touché, et en juillet dernier il signalait qu’ « on n’est plus au temps de l’étalon-or.Le dollar, monnaie de réserve, n’est guère plus solide que le Nom-du-Père. Il y a grand désordre dans le signifiant ! affirmait-il. Le signe monétaire est en cavale, il a sa logique propre, que personne ne maîtrise, avec les effets psychiques qui s’ensuivent : agitation, affolement, angoisse. C’est une affaire d’écriture, car tout est chiffre, mais surtout de parole. Comme plus rien n’est fixe, négocier un accord, un « deal », exige une conversation permanente (3)».
Selon le professeur Amato il faut s’attacher à la lettre du signifiant subprime. « Prime » est le qualificatif qui s’applique aux débiteurs susceptibles de payer leur dette, « sub-prime » vaut pour ceux qui sont douteux. Les financiers voulaient faire croire que le marché serait apte à effacer toute distinction entre prime et subprime. C’eût été la performance positive de la finance : l’omnipotence « pour tous ». Ils ont vendu du rêve en se trompant eux-mêmes. « Débiteurs et créditeurs étaient traditionnellement opposés et liés par un nœud qui les obligeaient à collaborer ; ils auraient alors (avec les subprimes) réussi à se transformer en alliés (du même côté de la barricade) mais sans plus aucun lien entre eux ». Et ainsi, ces financiers idéologues ont-ils touché à une racine du symbolique en tant qu’il s’agit d’un lien social qui oblige mais qui ne vaut pas « pour tous ».
Les marchés financiers sont devenus, sous la bannière d’une supposée « démocratisation de la finance », les vecteurs d’un accès utopique inconditionnel de tous au crédit, au point de figurer l’alpha et l’omega de la « politique sociale » du gouvernement Bush.
C’est le dogme selon lequel « l’accès au crédit rend libre » qui a prévalu, dogme qui veut effacer l’inégalité devant le besoin et plus profondément cherche à effacer la culpabilité qui nait devant l’injustice fondamentale liée à la condition humaine. Cette dimension d’égalitarisme est particulièrement sensible dans la culture américaine. On en trouve encore les traces dans la philosophie politique de John Rawls et elle imprègne toute la société.
A la fin du « Malaise dans la civilisation », Freud évoque le sentiment de culpabilité inconscient comme indissolublement lié à l’évolution du lien social : « comme la civilisation obéit à une poussée érotique interne visant à unir les hommes en une masse maintenue par des liens serrés, elle ne peut y parvenir que par un seul moyen, en renforçant toujours davantage le sentiment de culpabilité. Ce qui commença par le père s’achève par la masse. (4)»
A vouloir dénier cette culpabilité, on crée des catastrophes. Tous les semblants ne se valent pas. Les bénéficiaires des sub-primes d’hier, produits financiers inconsidérément mis sur le marché par les supermen de la finance, pourraient bien devenir les sous-hommes de demain, victimes de ce que les américains nomment « forclosures », c’est à dire les ventes sur saisie de l’emblème du rêve américain : la maison de famille.
Le discours psychanalytique lutte contre la massification ; il lutte contre le rêve que véhiculent les produits de consommation, aussi sophistiqués soient-ils. Au-delà des « éléments de langage », il nous avertit de ce qu’on rencontre toujours l’impossible : soit le réel. Les reconfigurations du symbolique sont partout présentes dans notre époque. L’économie, n’y échappe pas. En ceci apparaît sa nature de semblant, de fiction régulatrice, qui doit nouer symbolique et imaginaire pour produire des effets réels.
Publié dans le N°79 de Lacan Quotidien
(1) New York Review of books, August 19 2010, Soros G., The Euro and the Crisis
(2) Das, S. ,Traders Guns and Money, Knowns and unknowns itn the dazzling world of derivatives. Prentice Hall 2010.
(3) Miller, J-A , Les prophéties de Lacan, Le point du 08/08 /11.
(4) Freud, S ; Malaise dans la civilisation, PUF, Paris 1971, p. 91
Un monde nouveau par Pierre Stréliski
Il y a à Venise comme partout dans le monde sans doute, des agglutinements de foules à certains endroits. Ici, ils prennent un tour encore plus singulier de se constituer dans un décors où la beauté, le charmant, l’intéressant, s’échappent sans cesse dans […]
Un monde nouveau par Pierre Stréliski
Il y a à Venise comme partout dans le monde sans doute, des agglutinements de foules à certains endroits. Ici, ils prennent un tour encore plus singulier de se constituer dans un décors où la beauté, le charmant, l’intéressant, s’échappent sans cesse dans des perspectives inédites : la promesse d’une calle étroite et sombre et l’illumination d’une place ensoleillée et somptueuse, les campaniles se laissent compter dans la forêt des toits ocres, le grand canal semble ne pas finir quand il débouche langoureusement dans le bassin de Saint Marc, et la lagune elle-même, qui borde la ville, n’est pas une frontière mais une invitation vers la mer. C’est d’ailleurs cela l’histoire de Venise : celle de son expansion continue et de son commerce – c’est-à-dire de ses échanges – avec l’Orient et avec le monde. Sollers le signale joliment dans son Dictionnaire amoureux (p. 209) en disant qu’à la pointe de la Douane, qu’il déclare être pour lui le centre du monde, « on ne pense plus en latin mais plutôt en grec, en chinois« .
Pourtant les visiteurs d’un jour se regroupent en foule serrée dans des parcours fléchés contenant leur masse dans un espace clos, entre le Rialto et Saint Marc, dans des lieux de culte obligés où les touristes s’entassent comme pèlerins à la Mecque pour pouvoir témoigner ensuite qu’ils ont « fait Venise ». Cette « corpsification » étrange, que décrivait déjà Freud dans sa Massenpsychologie est en ce moment encore plus bizarre dans un autre lieu de culte obligé : devant le Pont des soupirs. De tous temps, les touristes se sont pressés sur le pont della Paglia qui est parallèle au célébrissime petit pont clos reliant le Palais des doges aux prisons. Ils regardent ou peut-être écoutent ce symbole de la misère d’exister, se contentant en secret de cet oxymore entre la grandeur écrasante et hautaine du palais du doge et ce petit pont à son flanc où étaient rejetés les restes, les sanies de la sérénissime. On comprend ce plaisir d’un voyeur innocent de saisir la douleur au sein de la jouissance du pouvoir.
Aujourd’hui c’est autrement, le pont est en restauration depuis deux ans, de gigantesques panneaux publicitaires l’encadrent, l’enchâssent, la fuite de perspective du canal que croise le pont est coupée par une grande bâche bleue qui non sans impudence annonce : « Il cielo dei sospiri« . En effet, la bâche est bleue d’azur parsemée de petits nuages blancs, elle est l’invention sûrement géniale d’un concepteur qui veut faire passer la pilule de la disparition du pont par l’érection d’un ciel de plastique qui lui-même encadre au dessus du pont et sur ses deux côtés et jusqu’à revenir sur la façade du palais ducal des affiches vantant tel ou tel produit, telle ou telle marque. Les marques et les images promues ici changent régulièrement car le prix de la location de cet emplacement doit être fort cher. Il permet bien sûr d’assurer le financement des travaux de réparation du pont. C’est un point de vue réaliste. Ce que l’on comprend moins peut être, c’est pourquoi les foules continuent de s’agglutiner pour regarder, quoi ? Des affiches ? La disparition perceptible d’un objet de culte ? Ils regardent pourtant. Mais non, j’ai trouvé ce qu’ils font : ils tournent le dos. Ils tournent le dos au bassin de Saint Marc, à l’équilibre miraculeux de San Giorgio, à la ligne lointaine du Lido et à la promesse derrière elle de la mer Adriatique.
Je me dis que ce tableau d’un groupe de personnes qui tournent le dos a exactement la même structure que le tableau de Giandomenico Tiepolo qui se trouve au deuxième étage du Ca Rezzonico Il Nuovo Mondo.
Sa composition est énigmatique : une trentaine de personnes de dos regardent on ne se sait quoi. Seuls deux personnages sont de profil, le peintre et son père, en plus d’un petit enfant qui est de face et d’un pulcinella sur le coté qui cherche à voir ce que les gens regardent. Il y a des commentaires multiples de ce tableau – un écrivain, Vincent Delerm, a même écrit un roman à partir du mystère qu’il dégage -, la plupart conviennent que c’est un tableau pessimiste sur ce qui va se passer : on est en 1791, six ans avant la chute de la République. « L’artiste semble observer découragé la foule qui accourt vers le monde nouveau, à la recherche de nouvelles illusions, d’une vie fausse et artificielle », écrit par exemple Michelangelo Murano (Civilisation des villas vénitiennes, 1999, éd. Des Victoires).
En tout cas ces personnes de dos attendent manifestement quelque chose. « Ils parlent avec leur corps« , pour reprendre une expression de Jacques-Alain Miller concluant Pipol V. Que disent ces corps ? Que montre ce tableau ? Foucault dans son commentaire des Ménines – autre tableau célèbre – insistait en 1966 sur la place du sujet à la fois regardant le tableau et à la fois regardé par lui. L’axe principal provient d’un petit miroir au fond qui renvoie le regard vers le sujet regardant. Ce sujet n’est pas visible, il est élidé du tableau mais il en est pourtant le centre. Quarante trois ans plus tard Daniel Arasse, reprenant dans le bien nommé On n’y voit rien l’analyse de Foucault précisait (p.209) qu’on pouvait certes s’intéresser au statut du sujet représentant – point de départ du texte de Foucault – mais qu’on pouvait aussi s’intéresser à l’objet représenté par la représentation – il explique qu’il y a un aspect « historique » de ce tableau exécuté pour la gloire d’un roi d’autant plus grand qu’il est invisible et qu’il y a l’aspect structural plus général que décrit Foucault qui donne à ce tableau sa dimension intemporelle de chef d’œuvre. On pourrait dire que, de la même façon que le plan des Ménines est en avant du tableau, le plan du Monde Nouveau – comme celui de la scène du Pont – est en arrière du tableau. On pourrait dire que Les Menines mettent en scène la métaphore du sujet et que le Nouveau Monde met en scène la métonymie de l’objet.
Le sens du tableau de Tiepolo c’est : Quelle est la perspective ? Elle est pour les commentateurs « classiques » pessimiste. Elle est peut être pourtant la possibilité d’une terre nouvelle. Elle pourrait être aujourd’hui pour les spectateurs du pont une impasse, celle de la fascination devant les objets que la publicité propose à leur consommation.
Mais notons que Sollers a soigneusement choisi de ne pas mettre d’entrée « Pont des soupirs » dans son dictionnaire amoureux de Venise. Notons enfin qu’hier on a enlevé les bâches. Le pont est réparé. Les gens vont pouvoir retrouver leurs soupirs.
Publié dans le N°78 de Lacan Quotidien
Clin d’œil sur le Dictionnaire amoureux de Venise, par Philippe Sollers paru chez Plon.
L’INA propose d’écouter, l’entretien d’Olivier Barrot avec Philippe Sollers depuis le café « Le Rostand » dans le 6ème arrondissement de Paris, pour parler du sujet de son livre.
Des croquis de la ville illustrent leurs propos. Cliquez ici pour le découvrir.
Ce n’est pas lui, C’est Moi, dit-Elle par Armand Zaloszyc
La bibliothèque de l’Ecole de la Cause freudienne vient d’acquérir le livre de Genil-Perrin sur l’histoire de l’idée de dégénérescence. Ça m’a fait drôle.
Manifeste pour le hors champ par Laure Naveau
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